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Fil Rouge

17 septembre 2009 

"L'échange de seringues dans les prisons suisses est un sujet éminemment sensible"

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Florian Hübner est directeur de la prison de la Tuilière sur le canton de Vaud en Suisse depuis 2006. Cet établissement comprend deux secteurs pour les détenues femmes en exécution de peine et en détention avant jugement et un secteur pour hommes en détention avant jugement. Il a accepté de répondre aux questions de Remaides et de Fil rouge sur l'accès aux soins en prison.


Qu'en est-il actuellement de l'accès aux soins en milieu carcéral en Suisse ?

Depuis trois ans, l'accès aux prestations de santé n'est plus un problème en milieu carcéral. Dans le canton de Vaud, tout du moins, les soins psychiatriques ou somatiques [qui concernent le corps, ndlr] sont assurés, les déplacements sanitaires hors prison sont garantis lorsque les soins sont trop "pointus" pour être convenablement dispensés à l'intérieur de l'institution, l'accès à un spécialiste est aisé. Certes, le principe de l'équivalence des soins [par rapport au milieu libre] est érigé en dogme, mais on se rend compte que dans la réalité, ce n'est pas si simple que ça. Dans une perspective de comparaison internationale, je crois pouvoir dire que nous sommes dans un très bon rapport problèmes de santé/accès aux prestations de soin.


Comment l'expliquez-vous ?

Nous sommes plutôt bien lotis en matière de moyens financiers mis à notre disposition par la collectivité publique ; ce qui peut expliquer le bon niveau général et les avancées faites dans le domaine de l'accès aux soins en milieu carcéral. On peut également formuler différentes hypothèses. Une hypothèse valable pour les cantons de Genève et Vaud, c'est que le service médical aux personnes détenues est indépendant du service pénitentiaire. Il y a donc une sorte d'évolution autonome, de fixation de priorités propres au dit service. En effet, celui-ci n'est pas assujetti à la validation du service de l'administration pénitentiaire, qui pourrait avoir d'autres priorités que la santé des personnes détenues. Mais ce n'est pas partout le cas en Suisse. Dans d'autres établissements, le médecin du village d'à côté vient à l'établissement sur demande, les infirmières viennent faire quelques heures, donc on est relativement privilégiés par rapport aux autres cantons. Dans le canton de Berne, par exemple, le service médical est entièrement intégré à la structure pénitentiaire. Par conséquent, l'autorité hiérarchique du personnel médical est le directeur ou la directrice de l'établissement ; ce qui change un peu la nature des rapports entre services. Maintenant, ce qui est important pour moi, c'est que chaque détenu ait accès aux soins dont il a besoin pour rester en bonne santé. Le fait que le service médical soit dépendant ou non de moi importe peu. Les deux configurations ont des avantages et des inconvénients. Une autonomie des deux services permet une certaine étanchéité par rapport aux données médicales. Mais parfois, j'observe qu'une logique "de territoire" pourrait s'installer, dans laquelle, c'est finalement la dynamique propre au service médical qui dicte des planifications d'activités qui ne seraient pas forcément celles qu'on encouragerait si le service médical était subordonné à la direction de l'établissement. Pour éviter qu'un directeur fasse obstruction à l'accès aux soins pour des raisons qui lui sont propres, c'est peut-être mieux de garantir une indépendance des deux services.

On dit que le manque de personnel pénitentiaire dans les prisons suisses génère parfois des inégalités en matière d'accès aux soins pour la population carcérale?
En ce qui concerne la prison que je dirige, le manque de personnel pénitentiaire n'a, à ma connaissance, encore jamais généré d'inégalités en matière d'accès aux soins. En revanche, il est certain que le manque de ressources médicales peut engendrer ce type de problèmes. Dans certains établissements, seule une infirmière vient, toutes les deux semaines, rendre une visite aux détenus. Mais pour La Tuilière, comme je l'ai dit, nous sommes extrêmement bien lotis.

L'échange de seringues en milieu carcéral est une pratique peu répandue. Qu'en pensez-vous en tant que directeur d'établissement ?

L'échange de seringues n'existe, officiellement, quasiment nulle part dans les prisons suisses. C'est un sujet éminemment sensible, parce que politiquement, dans les médias et pour l'opinion publique, tout ce qui touche à la toxicodépendance [la dépendance aux produits, ndlr] est à distinguer des autres problèmes médicaux. De plus, nous sommes toujours confrontés au paradoxe qui veut que des personnes qui sont incarcérées pour trafic, consommation ou actes liés à la consommation ou au trafic de drogues continuent à consommer durant leur détention, en ayant accès à des seringues neuves. Le personnel de surveillance a parfois de la peine à comprendre qu'on puisse laisser ces détenus "pratiquer ces délits" en milieu carcéral, malgré le règlement. Cela dit, je peux comprendre qu'on me demande de distribuer des seringues à des détenus dans une perspective de réduction des risques, car je me dois d'éviter une détérioration de leur état de santé. Mais je vois, néanmoins, une limite à cela. Aux détenus qui me parlent de leur consommation, je dis toujours que ça leur appartient, que c'est leur problème et que nous les aiderons s'ils souhaitent arrêter. Là où je ne suis pas d'accord, c'est quand la personne qui ne consomme pas est contrainte à assister à l'injection ou invitée à consommer parce qu'elle partage sa cellule avec un détenu toxicodépendant. Il faut être extrêmement vigilant là-dessus. Le fait de s'injecter de la drogue devant un co-détenu non-consommateur, c'est d'une violence insupportable.

A ce propos, trouveriez-vous pertinent d'aller plus loin dans la réduction des risques, en ne vous limitant pas à la distribution de seringues, mais en créant des salles d'injection en milieu carcéral ?

Cela poserait des problèmes pour des détenus qui s'injectent des drogues plusieurs fois par jour, notamment en termes de gestion des déplacements. Cela dit, on pourrait imaginer que l'on installe des distributeurs de seringues dans les couloirs comme à Hindelbank [une prison suisse pilote en matière de prévention], afin de privilégier une certaine autonomie des détenus toxicodépendants, tout en avertissant le personnel surveillant pour qu'il sache qu'il peut tomber sur des seringues usagées lors de la fouille des cellules. : Il y a aussi les programmes d'héroïne médicalisée.

Propos recueillis par Nicolas Charpentier


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