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Fil Rouge

15 décembre 2009 

"Tout retour forcé est malsain"

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Le Docteur Courvoisier est médecin interniste installé depuis 22 ans à Carouge. Depuis plusieurs années, il est consultant en médecine pénitentiaire. Il exerce aujourd'hui à Frambois, un centre de détention administrative pour les personnes en situation irrégulière qui seront expulsées de Suisse. Il a accepté de répondre aux questions de Remaides Suisse sur la santé des personnes en détention à Frambois.

D'un point de vue général, comment considérez vous l'accès à la santé en détention administrative. Quels en sont les points forts et les points faibles ?

Selon moi, l'équivalence des soins est bien respectée. Chacun a les mêmes possibilités de soins qu'à l'extérieur, avec aussi les mêmes contraintes en termes de délais pour obtenir les consultations à l'hôpital. Par exemple, en orthopédie, il faut attendre souvent trois mois. Les personnes ont parfois du mal à le comprendre. Ce qui diffère de l'extérieur, c'est que les personnes en détention n'ont pas libre choix et libre accès à leur médecin, sauf cas particulier. Si un médecin de l'extérieur voulait venir, il le pourrait. Il y a aussi la prise en charge sur le plan psychiatrique et psychologique. Nous avons un psychologue qui peut venir, mais nous avons beaucoup de mal à trouver un médecin psychiatre consultant afin de nous aider dans le diagnostic, le traitement ou encore pour évaluer le centre de détention est compatible avec la santé de cette personne. En situation d'urgence, on adresse les patients à l'hôpital. Nous ne pouvons même pas envoyer le patient en consultation en ville, la police s'y oppose pour des raisons de sécurité.

L'épidémie de sida en Suisse touche des personnes originaires de pays où l'épidémie est forte. Certaines, séropositives, sont reconduites. Comment se déroule leur prise en charge concernant le VIH en détention?


Je vois une ou deux personnes par année pour lesquelles le diagnostic VIH est posé depuis longtemps. Elles étaient originaires d'un pays d'Afrique (Cameroun, Guinée, Nigéria). Elles sont souvent suivies pour le VIH à l'hôpital. Je collabore avec les spécialistes s'il faut modifier un traitement ou un dosage et puis je fais une copie de tous les résultats médicaux pour le patient qui les aura avec lui lors de son départ.

Quelles procédures existent afin d'assurer, après leur expulsion, la continuité des soins pour les personnes nécessitant un traitement vital ?

Cela dépend du pays. Dans certains cas le Service de la population offre le traitement pour un certain temps. Une fois, on m'a demandé d'établir la liste des médicaments d'une personne séropositive et les dosages. Je crois qu'elle est partie avec six ou douze mois de traitement. Ce qu'elle est devenue, je ne le sais pas. Parfois le Service de la population prend contact avec la Croix Rouge locale,Médecins Sans Frontières, ou différents organismes, pour étudier quelles sont les possibilités de suivi sur place. Les patients disent bien pourtant que si les centres de prise en charge existent, ils n'ont pas l'argent nécessaire. Je trouve cela d'ailleurs compliqué de "médicaliser" le retour ou le non retour. Pour un soignant tout retour de force est malsain, indépendamment de l'état de santé physique ou psychique du patient.

Votre expertise a-t-elle un impact dans le traitement des situations, par exemple, pour défendre une demande de permis humanitaire ?

Non et je ne souhaite pas me mettre dans la position de dire si un tel doit rester ou non. Je ne suis pas un médecin trieur, je suis un médecin traitant. Parfois cette démarche d'expert est faite par le médecin spécialiste, comme dans le cas du VIH où un certificat est adressé au juge et aux autorités. Je constate que le sida, ou toute autre maladie chronique, nécessitant un traitement de longue durée, n'influencent pas les décisions des autorités administratives et judiciaires.

Les problèmes de dépendance font-ils l'objet d'une attention particulière?

Si une personne sous méthadone arrive à Frambois, elle continuera son traitement sans problème. Il y a, en revanche, une situation très difficile, c'est celle des Géorgiens pour qui il est exclu de passer la douane avec un traitement de substitution. Ils seraient alors emprisonnés là-bas. Ils sont souvent d'accord pour préparer leur sevrage avant le départ. Pour eux, j'essaie de savoir quand est prévu le vol pour le préparer au mieux. Concernant l'échange de seringues, la question ne s'est jamais posée ici car je n'ai jamais eu de demande. Nous avons du matériel et si la situation se présentait, je n'hésiterais pas à en donner, comme cela se fait dans d'autres établissements, avec l'accord de la direction.

Propos recueillis par Nicolas Charpentier
Illustration : Rash Brax

Détention administrative : quelques faits

Le centre de détention administrative de Frambois compte vingt places. Il s'agit d'un concordat entre les cantons de Neuchâtel, Vaud et Genève créé pour recevoir les détenus administratifs. Les personnes en détention ont une chambre individuelle.
Elles peuvent faire du sport, elles ont leur cuisine, les visites sont autorisées, elles ont accès au téléphone ou ont leur téléphone portable. C'est une population jeune et qui reste généralement peu de temps. Dans ces situations, les Services de la Population ont déjà organisé un vol retour. En moyenne, les personnes restent là quelques semaines, rarement quelques mois. Au moment du départ, les personnes détenues sont mises une première fois dans un avion de ligne, si elles refusent le commandant de bord ne les emmène pas. Il ne prend pas de passagers par contrainte. Il y a alors une deuxième tentative. A la troisième, c'est un vol affrété spécialement par la Confédération. Comme il n'y a pas d'accord avec certains pays pour ces vols spéciaux, l'Algérie par exemple, les personnes savent qu'en refusant une ou deux fois elles seront quand même libérées. Pour ces vols spéciaux, les personnes sont menottées, on leur met un casque pour qu'elles ne se cognent pas dans l'avion, on leur met aussi une couche pour qu'elles n'aillent pas aux toilettes.

Un médecin au centre de détention administrative de Frambois

Toute personne arrivant à Frambois a droit à une visite médicale qui doit se faire dans les quatre jours suivant l'arrivée. Le médecin est indépendant de l'administration. Il est là uniquement pour assurer le suivi médical. Il vient aussi une fois par semaine pour les consultations. Une infirmière vient deux fois par semaine pour s'occuper des pansements, des soins et préparer les médicaments. Ces médicaments sont distribués ensuite par les surveillants chaque jour. Les motifs de consultation sont d'abord le besoin de parler et d'exprimer une révolte, une tristesse.



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