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11 novembre 2011 

Dossier Crise Mondiale: le VIH gagne du terrain en Grèce

drapeau de la Grèce
Source: Reuters
Reportage supplémentaire par Ben Hirschler à Londres, édité par Sara et Simon Robinson Ledwith.Traduction de l'anglais: Miguel Limpo

«Risque de contagion», tel est le terme utilisé par les marchés financiers pour parler de la propagation de la crise de la dette grecque. Pour des centaines de personnes dans cette société de plus en plus chaotique, le mot a véritablement un sens fatal.

Comme par exemple cette mère de quatre enfants présentée à Reuters par son assistante sociale dans les bureaux lumineux du Kentro Zois (Centre pour la vie), une organisation non gouvernementale basée à Athènes. Elle dit en ukrainien qu'elle a immigré en Grèce il y a 12 ans et a épousé un Grec.

Les cheveux blonds tirés vers l'arrière et se terminant en un chignon, âgée de 34 ans, elle parle sous couvert d'anonymat. Quand sa fille de deux ans a eu une crise d'asthme en octobre dernier, elle l'a amenée dans un hôpital public. Les médecins ne trouvaient pas d'explications à la fièvre persistante du bébé. Ils lui ont alors proposé un test de dépistage VIH. Le diagnostic a été positif aussi bien pour la mère que pour l'enfant. «J'ai été dévastée», dit-elle.

Elle n'est pas la seule à être choquée. En 2009, année de naissance de son bébé, la Grèce n'avait pas détecté un seul cas de transmission mère-enfant, selon le Centre grecque du contrôle et de prévention des maladies, un organisme de santé publique financé par le Ministère de la Santé. L'infection de la mère n'a pas été diagnostiqué à cause des déficiences à l'échelle nationale du programme de dépistage pour les femmes enceintes.

"Comment est-ce possible pour un enfant de naître séropositif en Grèce?" s'interroge l'assistante sociale, Anna Kavouri, chef des services sociaux du Centre pour la Vie, qui vient en aide aux personnes vivant avec le VIH/SIDA. Anna Kavouri essayer de trouver avec la femme ce qui s'est passé et quelles options s'offrent à elle en terme de recours juridique.

Le ministère de la Santé n'a pas souhaité répondre aux appels téléphoniques de Reuters demandant des commentaires à cette affaire, et l'agence a donc été incapable de vérifier tous les éléments de l'histoire de cette femme. Mais d'autres dans la capitale grecque disent clairement que la tendance actuelle est au démembrement de la sécurité sociale dans le pays, et ceci semble encore plus vrai dans le système de santé. Les dépenses de santé des Grecs sont en baisse de 36% cette année, selon l'École Nationale de Santé Publique. En incluant à la fois le gouvernement et les particuliers, le pays a dépensé en 2010 environ 25 milliards d'euros, soit environ 10% du PIB, dans la santé publique et privée; en 2011, cette somme s'élèvera à 16 milliards de dollars. Plus ou moins 10 milliards rien que dans les dépenses du gouvernement dans le secteur publique.

L'effet de cette diminution est davantage visible aux marges de la société. La consommation d'héroïne et la prostitution sont en hausse. Les toxicomanes et les immigrés clandestins vivant avec le VIH affirment qu'il est désormais difficile de trouver des seringues propres, des produits de substitution de l'héroïne ou encore des traitements antirétroviraux. Le rythme de l'infection au VIH est en pleine progression.

Les dernières statistiques de l'ONU montrent qu'en 2009, 11'000 personnes, soit 0,1% de la population grecque, vivent avec le VIH/sida. Soit un tiers du taux aux États-Unis. Mais cela pourrait bien changer. Au cours des cinq premiers mois de 2010, la Grèce a connu 255 nouveaux cas de VIH. Sur la même période cette année, on en dénombrait 384 nouveaux - une augmentation de plus de 50%. Le Centre grecque prédit que l'augmentation pourrait être de 60% d'ici la fin de l'année. Par comparaison, aux États-Unis, l'augmentation est d'environ 7% cette année.

Le problème en Grèce a été aggravée par l'augmentation de la consommation de drogues. Par le passé, seul un quart des personnes nouvellement infectées par le VIH en Grèce étaient consommatrices de drogues injectables. Mais jusqu'à la mi-octobre de cette année, ce ne sont pas moins de 174 usagers de drogues qui ont été testés positifs . Le Centre hellénique déclare qu'ils seront près de 200 d'ici la fin de l'année. Nikos Dedes, un conseiller au HIV Committee à l'Organisation mondiale de la Santé (OMS), affirme que si la plupart des cas de VIH en Grèce ont été contaminés dans le cadre de relations homosexuelles non-protégées, les risques liés aux rapports hétérosexuels sont également en hausse.

"La situation du VIH en Grèce est telle une forêt sèche en été qui vient d'être frappée par un coup de vent", explique Dedes, qui est également à la tête de Positive Voice, une ONG grecque mise en place pour lutter contre la propagation du VIH. "Cela pourrait se transformer en brasier à tout instant".

Des failles dans le système

La mère ukrainienne déclare qu'elle n'était pas une consommatrice de drogues injectables et pense avoir contracté le VIH à travers une opération il y a plusieurs années, même si c'est désormais à vérifier.

N'importe qui dans la société peut être porteur du VIH sans le savoir - rien qu'aux États-Unis, l'ONU estime que ce chiffre s'élève à près de 250'000. Raison pour laquelle dans de nombreux pays, tels la Grèce, un dépistage systématique est effectué auprès des femmes enceintes. Mais la mère en question affirme qu'on ne lui a pas proposé ce test VIH quand elle était enceinte de sa cadette.

"On ne m'a même pas dit que j'en avais besoin", déclare la mère, vêtue de pantalons de survêtement noir et d'une veste en cuir de couleur chameau. Les raisons par lesquelles elle a été infectée ne sont pas claires, mais les médecins disent en revanche qu'elle a probablement transmis le virus à sa fille par l'allaitement. On conseille aux femmes séropositives de ne pas allaiter car le risque de transmettre le virus augmente significativement.

Sa fille a un frère jumeau dont le résultat du test a été négatif au même titre que les autres membres de la famille . Contrairement à sa sœur, il n'a pas été allaité par sa mère.

La mère s'est séparée de son mari grec cette année, et vit maintenant avec ses enfants dans un abri géré par le gouvernement.

Davantage de tests de dépistage

Avec la crise économique qui s'aggrave, la société grecque broie du noir. Les Grecs avalent 35% antidépresseurs en plus par rapport à il y a cinq ans, selon l'École Nationale de Santé Publique. Le Ministère de la Santé dit par ailleurs que les suicides sont en hausse de 40% par rapport à l'année passée. Dans les quartiers plus pauvres, les files d'attente sont présentes aux unités mobiles de dépistage du VIH du Centre hellénique; les Grecs sont de plus en plus préoccupés par le sida.

Portant un stéthoscope et une longue robe blanche, le médecin Evaggelos Liapis effectue des tests tous les soirs entre 18h et 22h au coin de la place Omonoia, qui grouille de vendeurs de biscuits au sésame, auprès des businessmen et de consommateurs de drogues en recherche d'argent. Il y a six mois, Liapis dit que les quatre fourgons en fonctionnement autour de la ville recevait en moyenne deux personnes par nuit. Ce chiffre est maintenant passé à 40 tests chaque nuit.

"Il n'y a pas de seringues propres près d'ici; nous avons une augmentation de la pauvreté et la prostitution, surtout parmi les usagers de drogues", a déclaré Liapis pendant qu'un homme grec très tatoué, la vingtaine, s'installe dans la camionnette pour effectuer un test sanguin.

Afin de limiter l'infection au VIH, l'OMS recommande que 200 seringues propres soient fournies chaque année à chaque consommateur de drogue. La Grèce n'en fourni que trois en moyenne, affirme le Centre hellénique.

Ajouté à ce risque et au fait que les temps sont durs, les utilisateurs de drogue sont plus susceptibles de s'injecter de l'héroïne plutôt que de sniffer ou de fumer, car ils en ont plus pour leur argent en utilisant une aiguille, selon des chercheurs français. "Entre 2007 et 2008, tandis que la croissance des salaires était significativement en baisse, la proportion de consommateurs de drogues injectables a augmenté de 1,70%», écrivait Christian Ben Lakhdar, de l'Université catholique de Lille, et Tanja Bastianic, de l'Observatoire français des drogues et des toxicomanies, dans l'International Journal of Drug Policy.

Yannis, un toxicomane de 34 ans, s'injectait de l'héroïne, et a fréquenté ensuite un centre de désintoxication géré par l'État, juste à l'extérieur d'Athènes. Au début de l'année, il est devenu séropositif après avoir partagé des seringues.

«Maintenant, ils veulent que je suive un programme de désintoxication pour prouver mon engagement à arrêter la drogue. Sinon, il pourrait être difficile pour moi d'obtenir un traitement, alors que je suis grec et que j'ai droit à la sécurité sociale", déclare t-il par téléphone depuis Athènes.

Sur le papier, tous les Grecs séropositifs qui cotisent à la sécurité sociale, ont droit à une trithérapie, mais Yannis dit que les médecins sont de plus en plus sélectifs. Le traitement est coûteux.

Impossible de payer les traitements

Les réductions budgétaires ont compliqué la relation d'Athènes avec les entreprises pharmaceutiques. Athènes a imposé les plus fortes réductions de prix parmi les pays européen, et certaines compagnies ont été forcées d'accepter les obligations du gouvernement grec, au lieu d'argent comptant pour payer ses dettes.

Jusqu'à présent, rien ne montre que l'approvisionnement des médicaments anti-VIH ait été touché. Mais les réductions budgétaires pourraient avoir un impact énorme sur le système de santé. «Il est prouvé que plus on investit d'argent dans la santé, plus faible est le taux de mortalité. Les coupes dans la santé aura une incidence sur la vie», a déclaré Georgios Nikolopoulos, épidémiologiste, qui suit les taux de VIH au Centre hellénique.

Actuellement, les coûts des médicaments antirétroviraux en Grèce sont supérieurs à 1'000 euros par patient et par mois. Les coûts pour l'État ne s'élèvent qu'à 130 millions d'euros par an. Selon Christianna Rizopoulos, qui recueille des données au bureau du Centre hellénique du VIH, on entend dire chez les professionnels de santé que le gouvernement prévoit de réduire sa contribution aux médicaments à 600 euros par traitement et par mois, de sorte que les patients devront peut-être assumer la moitié de la facture. Le Ministère de la Santé n'a pas répondu aux appels demandant des commentaires à ce sujet.

"Nous sommes très inquiets", a déclaré Rizopoulos. "Avec la crise économique, il n'y a aucun moyen de savoir ce qui va vraiment arriver."

"Cela n'a aucun sens"

Joséphine, 50 ans, séropositive est une immigrante illégale venue du Mozambique et fréquente aussi le Centre pour la Vie. Elle est également à la marge.

Elle est à Athènes depuis 2005, a déposé une demande d'asile il y a quatre ans et dit attendre encore que son statut soit régularisé. Elle boîte à cause d'une arthrite grave qui aggrave son VIH.

Les six derniers mois, dit-elle, elle n'a reçu aucun médicament antirétroviral, car elle ne peut pas trouver du travail pour payer ses cotisations de sécurité sociale.

"C'est également dû à l'économie actuelle de la Grèce. J'avais l'habitude de trouver beaucoup de travail avant", dit-elle, ses petit tresses noires cachées sous un foulard rouge et blanc. L'année dernière, elle n'a pas travaillé du tout. Depuis avril de cette année, elle a trouvé sporadiquement des travaux de nettoyage, mais n'a pas payé son loyer pendant sept mois.

Et les programmes de prévention de la Grèce sont sous forte pression. En septembre, le Ministère de la Santé a ordonné que les sept cliniques mobiles qui offrent des traitements de substitution à l'héroïne dans des zones dégradées de la ville soient transférés dans les 32 hôpitaux publics d'Athènes.

Le mouvement a été bien accueillie par certains professionnels de la santé, qui estime qu'il améliorerait la répartition du personnel et des traitements. D'autres en revanche affirment que ce projet est irréaliste.

Le personnel de l'Organisation des Grecs contre les drogues, Okana, qui fournit l'essentiel des traitements de substitution et met en place des programmes de réinsertion, a rejoint le mois dernier sur la place Syntagma une manifestation contre la politique d'austérité. Les coupes rendront l'accès aux toxicomanes plus difficile.

«Des pays comme l'Espagne ont des centres à proximité de là où se trouve les problèmes, ici nous faisons le contraire", dit Emi Koutsopoulou, un psychiatre OKANA. «Nous avons maintenant de centres de désintoxication et fournissant de la méthadone dans des hôpitaux très chics dans des banlieues cossues. Cela n'a aucun sens. Un consommateur de drogue ne va pas y aller."


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