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17 janvier 2012 

Génération Plus: Les quinquas jouent à la roulette russe

Source: Génération Plus 1.11.2011
Rédigé par Jean-Marc Rapaz

Des spécialistes tirent la sonnette d'alarme. Alors que l'activité sexuelle est encouragée à tout âge, les spécialistes de la prévention privilégient des campagnes ciblées sur les jeunes. Mais les 50 ans et plus sont toujours plus touchés par le fléau.

Martin, cheveux poivre et sel, est en pleine forme. Célibataire, enfin, c'est ce qu'il prétend, ce quinquagénaire actif cherche l'âme sœur dans différentes soirées, mais aussi sur les terrains de chasse modernes, comme les réseaux sociaux d'internet. C'est sur Facebook qu'il a fini par rencontrer Françoise. Entre eux, le courant est tout de suite passé, d'abord via la messagerie, puis autour d'un café et d'un souper qui s'est terminé dans l'appartement de Martin. Lui, 55 ans, elle, 52 ans: la soirée s'achève au lit. On ne saura pas ce qui se passe derrière la porte de la chambre à coucher. Pas étonnant, les études sur les mœurs sexuelles des seniors sont rares. Mais il y a de fortes chances pour que nos deux tourtereaux ne prennent pas de précaution. Là non plus, hélas, rien de très surprenant. «Sortez couvert»: le slogan est distillé à toutes les sauces depuis l'apparition du sida au début des années huitante, mais les campagnes de prévention s'adressent principalement aux jeunes.

Tout le monde a bien sûr entendu parler du fléau. «Mais on remarque que la population âgée de plus de 50 ans se sent peu concernée de fait, relève le Dr Matthias Cavassini, spécialiste en maladies infectieuses au CHUV, à Lausanne. C'est effectivement paradoxal qu'il n'y ait pas de prévention spécifique. D'un côté, on incite les gens à être actifs sexuellement le plus longtemps possible, ne serait-ce que dans les médias. Il y a eu aussi l'arrivée des médicaments contre les dysfonctionnements érectiles. Et, de l'autre, on ne fait rien pour les inciter à se protéger avec le préservatif.»

Il ne s'agit pas de peindre le diable sur la muraille, mais d'ouvrir les yeux: «L'épidémie liée au VIH est appelée à concerner de plus en plus la population âgée en Suisse, soulignent les Drs Yolanda Mueller et Matthias Cavassini, dans un rapport établi pour la formation continue au CHUV. D'une part parce que les nouveaux cas découverts dans cette catégorie sont loin d'être rares et d'autre part, parce que l'espérance de vie des patients VIH-positifs a fortement augmenté.» Les chiffres sont là pour le rappeler ou, à tout le moins, l'indiquer.

Au Congrès mondial de Vienne l'an dernier, il est ainsi apparu qu'aux Etats-Unis, les personnes de plus de 50 ans représentent désormais plus de 10% des nouvelles infections. En douce Helvétie, même s'il convient toujours de manier les chiffres avec précaution, le pourcentage est passé de 11 % en 2001 à 16 % en 2010.

Bientôt des résidents séropositifs en EMS

L'apparition des trithérapies a eu un double effet. Effectivement, l'espérance de vie est aujourd'hui considérablement prolongée, jusqu'à 40 ans. «Ce que je dis à mes patients, c'est qu'on se bat pour qu'ils puissent élever leurs enfants, mais aussi voir leurs petits-enfants grandir.» Un progrès formidable donc, mais qui a eu sans doute pour effet de rassurer par trop certains. Le spectre de la mort s'éloignant, on est moins enclin à se protéger dans le feu de l'action. C'est bien sûr une erreur. D'autant plus qu'un diagnostic tardif multiplie les risques de décès par 14 pour les plus de 50 ans (contre 8 pour les 15 à 49 ans), selon une étude britannique publiée l'an dernier dans la revue AIDS.

Il convient aussi de prendre en compte le fait que les baby-boomers ont découvert la sexualité avant l'arrivée du fléau. Pour parler clair, ils ont connu l'amour sans latex et ils le préfèrent. Pour certains, le port du préservatif est un tue-l'amour, capable de faire disparaître en un clin d'œil toute érection. «Personne ne m'en a parlé ouvertement dans mon cabinet, note la sexologue Laurence Dispaux. Mais dans mon cercle d'amis, c'est une histoire que j'ai souvent entendue. En revanche, les gens qui viennent me voir dans cette catégorie d'âge ont souvent un autre problème avec le préservatif. Ils veulent en user, mais ne savent pas comment en parler à leur nouveau partenaire. Un homme qui sort directement une boîte de capotes a peur qu'on le prenne pour un séducteur qui papillonne. Sans compter que pour certains, le préservatif reste associé à quelque chose de tabou, une image sale.» Par ailleurs, notent Yolanda Mueller et son coauteur, «après la ménopause, l'utilisation du préservatif à but de contraception ne s'impose plus, ce qui augmente encore les risques chez une population peu sensibilisée».

Quelques-uns se montrent quand même prudents. «Le hic, déplore Matthias Cavassini, c'est qu'après quelques mois de fréquentation, ils décident de ne plus mettre le préservatif, sans avoir fait de test. Les jeunes ont l'habitude d'aller se faire tester l'un et l'autre avant de faire l'amour sans protection. Les plus âgés vous expliquent, eux, qu'ils ont décidé de se faire confiance. C'est oublier qu'entre le moment de l'infection et la maladie, il peut y avoir une latence de dix ans. On assiste ainsi à des drames familiaux, des gens se marient et font des enfants alors qu'un des partenaires a été infecté des années auparavant et ne le sait pas. On devine la catastrophe qui peut suivre. Vous savez, 61% des femmes diagnostiquées en Suisse identifient leur partenaire stable comme la source de l'infection.»

S'il n'y a pas toujours tromperie, compte tenu du délai de latence, les mœurs d'aujourd'hui sont aussi là pour dynamiser la vie sexuelle des seniors. Les divorces sont plus nombreux et l'infidélité est parfois considérée comme une simple entorse au mariage, dont la valeur sacrée a fléchi. Ainsi, cette dame de 79 ans a été des plus surprise d'aller faire un dépistage VIH, après que son mari de 75 ans a été diagnostiqué sidéen. Ou cet universitaire, père de quatre enfants, qui se décide à tenter une aventure homosexuelle à la soixantaine. Les spécialistes lausannois notent aussi que la population âgée (hommes ou femmes) voyagent de plus en plus vers des destinations exotiques pour du tourisme sexuel que ce soit en Asie ou en Afrique.

Statistiques faussées, conclusions erronées

Evidemment, il faut se garder de tirer des généralités d'exemples aussi spécifiques, même s'ils existent. En l'absence de travaux sérieux sur la sexualité des seniors, Roger Staub, chef du Service de prévention à l'Office fédéral de la santé publique (OFSP), nuance les statistiques. «En chiffres absolus, le nombre d'infections dans cette catégorie est stable.» En 2010, sur 611 tests positifs, 100 étaient attribués à des plus de 50 ans (105 sur 660 en 2009 et 105 sur 777 en 2008).

Demeurent néanmoins de multiples inconnues. En l'absence de dépistage automatique, les statistiques ne prennent évidemment en compte que ceux qui se font tester. «On sait que parmi la population plus âgée, beaucoup estiment ne pas avoir un comportement à risques.» Difficile également de savoir quand a eu lieu la transmission, il semble que les hétérosexuels se fassent souvent dépister tardivement. Entre deux, le virus a donc le temps d'être largement propagé. La prévention n'en a donc que plus d'importance. Les campagnes ont-elles vraiment négligé les seniors? «C'est vrai que jusqu'à maintenant, nous n'avons pas fait grand-chose pour cette génération. Mais notre dernière campagne Love Life 2011 s'adresse en revanche à tout le monde (ndlr: Consultez un médecin quand ça brûle ou ça gratte)», souligne Bettina Maeschli, cheffe de la communication à l'Aide suisse contre le sida. «Le problème, note pour sa part Jean-Philippe Cand, chef de service du Centre de compétences en prévention VIH-IST (infections sexuellement transmissibles) de la Fondation PROFA, c'est qu'on ne sait pas vraiment où sont ces 50 ans et plus. On les retrouve aussi bien parmi les homosexuels que chez les hétéros ou les migrants.»

Pour sa part, Roger Staub estime que la prévention a bien fonctionné jusqu'à maintenant. «Nous avions posé la question à des spécialistes de la publicité et ils nous ont clairement dit qu'une prévention spécifique n'est pas nécessaire, puisque les seniors se reconnaissent en fait dans toutes les campagnes et s'y intéressent.» Un avis pas forcément partagé. Les chercheurs britanniques, ayant travaillé entre 2000 et 2007 sur les dossiers des 49?800 patients diagnostiqués séropositifs, concluent, eux, que «des stratégies de prévention et une offre de dépistage adaptées aux quinquagénaires permettraient d'éviter de nombreuses séroconversions et de diminuer la mortalité». Pour rappel, en Suisse, on compte actuellement environ 20?000 séropositifs. En 2010, les patients âgés de plus de 50 ans représentaient 31% des participants de l'étude de cohorte VIH suisse (www.shcs.ch).

Cette cohorte est reconnue internationalement pour la qualité de ses données et de la recherche qui y est faite, contribue à suivre dans le temps des patients infectés par le VIH dans sept régions de Suisse. La prévention doit aussi passer, et peut-être même en premier lieu, par les médecins de famille. Et là, l'habit fait le moine, contrairement à ce qu'on a tendance à dire. Le généraliste parlera volontiers du sujet s'il a face à lui un jeune de 20 ans, habillé de cuir et avec des piercings. En revanche, il ne lui viendra pas à l'idée de se dire que le patient de 53 ans, chemise blanche et veston, est lui aussi une victime potentielle. «Par ailleurs, on a noté, d'une manière générale, que les médecins n'osent souvent pas parler de sexe pour ne pas gêner le patient. Or, on sait que celui-ci aura les mêmes craintes à l'égard du soignant, et qu'il aimerait souvent que ce soit son médecin qui aborde le sujet.»

Un dialogue de sourds guère productif. Une commission d'experts, où siège le spécialiste lausannois, recommande désormais aux fantassins de la médecine d'effectuer un dépistage VIH dans de nombreuses situations médicales précises, où ce diagnostic doit être écarté afin de garantir des soins de qualité et identifier les infections récentes qui se manifestent souvent par un état grippal fébrile. «Maintenant, regrette Matthias Cavassini, on sait que les trop nombreuses recommandations ne sont lues que par un petit pourcentage des médecins et certainement suivies que par une minorité d'entre eux...»


Commentaires

vraiment une découverte pour moi,qui travaille avec les personnes à risque,

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