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19 mars 2013 

Bruno Spire, président de Aides (France): Le retour du politique dans la lutte contre le sida ?

Par Bruno Spire, Aides (France)

Cet article a été publié dans Transcriptases n°149 Spécial Washington 2012, réalisé en partenariat avec l'ANRS.

La Conférence mondiale reste un une conférence particulière. D'une part par sa taille, et d'autre part, surtout, par sa vision globale, multidisciplinaire et sociétale, permettant aux malades de s'exprimer au même titre que les soignants, les chercheurs en sciences fondamentales, cliniques ou sociales. Cette mobilisation hors du commun donne ainsi l'occasion aux associations et aux chercheurs de bénéficier du soutien des gouvernements, des institutions publiques ou privées et de différents donateurs. On entend trop souvent des reproches vis-à-vis de cette conférence, elle serait de trop grande taille ou encore la qualité des résultats présentés ne serait pas au top de l'innovation.

Ces critiques nient la masse de données nouvelles exposées lors de cette conférence, avec, à Washington, deux grands thèmes très novateurs qui étaient la guérison et les traitements pré-expositions. Certes, il existe pour chacun des membres de la communauté sida des conférences plus spécialisées. Toutefois, si la conférence mondiale n'existait pas, il n'y aurait certainement pas autant de moyens engagés sur le VIH et moins de budgets permettant aux scientifiques de pouvoir présenter des résultats dans d'autres congrès sans doute plus élitistes.

En effet, cette conférence garde la capacité à mobiliser des responsables politiques et des décideurs autour des stratégies de lutte contre la pandémie. Par ailleurs, cette conférence continue d'incarner ce qui a fait la force de la lutte contre le sida, partout là où elle a connu des succès : associer l'ensemble des acteurs concernés par l'épidémie, au premier rang desquelles les populations directement concernées par le virus, pour trouver les solutions les plus adaptés et ainsi contrer efficacement le virus.

Les militants associatifs puisent aussi dans ce type de conférence de nombreuses informations susceptibles d'éprouver leurs pratiques en s'assurant qu'ils s'inscrivent bien dans les grandes lignes des actions qui ont collectivement été validées pour leur pertinence. Difficile par exemple pour des acteurs de la prévention de sortir de la conférence de Washington en contestant la plus-value des nouvelles stratégies de prévention (TasP, PrEP, etc.) ou bien, en se désintéressant de la question des droits des populations vulnérables à la contamination par le VIH.

Après avoir été privés pendant plus de vingt ans de la possibilité d'organiser la Conférence mondiale en raison des lois restrictives sur l'entrée des personnes séropositives sur le territoire américain, les Etats-Unis ont largement investi cette 19e édition, pour le meilleur et sans doute pour le pire. La session d'ouverture, dans un style grand show à l'américaine, a vanté le retour au bercail de la conférence qui avait vu le jour à Atlanta en 1985.

Pas un mot d'excuse politique sur le fait d'avoir interdit l'accès aux Etats-Unis aux personnes séropositives pendant plus de deux décennies ! Pas d'évocation non plus de l'exclusion des Etats-Unis des usagers de drogues et des travailleuses du sexe qui perdure et qui a empêché un grand nombre de personnes de venir !

Ne nous plaignons pas, nous avons été doublement bénis ; d'une part, par un chef indien, d'autre part par un pasteur dans un environnement où le concept de laïcité est encore plus incompris que celui de la sécurité sociale. Nous avons également eu droit au témoignage d'une mère et de sa fille vivant au Zimbabwe et remerciant les contribuables américains de leur avoir permis de bénéficier des programmes PTME (pour prévention de la transmission du vih de la mère à l'enfant) ! Gloire à l'Amérique politiquement correcte, et surtout pas un mot sur la place des minorités touchées pendant cette session d'ouverture ! Ne choquons pas le donateur, surtout en période de campagne électorale américaine ! Pas un mot donc pendant l'ouverture, sur les homos, les usagers de drogue ou les travailleuses du sexe, ces deux dernières populations ne pouvant pas participer à la conférence car toujours indésirables aux Etats-Unis ! Cependant, l'intervention d'Hillary Clinton, secrétaire d'Etat américaine, le lendemain a contrebalancé l'impression désastreuse de la session d'ouverture en affirmant que le combat pour les droits des minorités faisait partie intégrante de la lutte ! Une session entière consacrée au numéro spécial du Lancet sur les hommes qui ont des rapports sexuels avec des hommes confirmait bien que la communauté scientifique a enfin saisi qu'il faut prendre en compte cette population partout dans le monde pour lutter efficacement contre la pandémie.

Les "politiques" étaient bel et bien de retour à la conférence mondiale ! A Vienne, il y a deux ans, peu présents, ils avaient tenté de nous expliquer qu'il fallait faire davantage avec moins de moyens. Cette année, malgré la crise économique, Hillary Clinton a annoncé des mesures supplémentaires. Cette conférence est peut-être une prise de conscience, pour certains politiques, que l'on peut mettre un terme à l'épidémie à travers l'accès aux soins, aux droits et à la prévention.

A force de marteler unanimement ce message, chercheurs, soignants, militants associatifs ont peut être fini par être entendus. Cependant, l'écoute ne suffit pas, il faut aussi des moyens et du volontarisme. Et la France était à la hauteur cette année. Le président Hollande a annoncé dans une vidéo projetée en session plénière que la France allait plaider auprès de ses partenaires européens pour mettre en place une taxe sur les transactions financières destinée en partie à financer la santé et le développement ; pour cela, la France a décidé de montrer l'exemple en mettant en place cette taxe dès cette année. Cette annonce est le résultat d'une mobilisation sans précédent de différents mouvements de la société civile, dont la Coalition internationale Sida PLUS, avec le soutien de nombreux économistes. Par ailleurs, Mireille Guigaz, ambassadeur de la France sur le sida, a fait une excellente présentation dans une session consacrée au Fonds Mondial pour défendre la vision de la France : un Fonds destiné à répondre aux demandes des pays, et non un Fonds visant à se transformer en une banque pour répartir des sommes imposées par les pays donateurs et gérer la pénurie.

De plus, deux ministres français ont fait le voyage, Marisol Touraine, ministre des Affaires sociales et de la Santé et Geneviève Fioraso, ministre de la Recherche et de l'Enseignement supérieur. Marisol Touraine a dialogué avec les associations sur de nombreux sujets liés au dépistage, à la prévention et à la prise en charge globale. Le dialogue a parfois été vif, notamment sur la question des soins funéraires, où la France reste toujours arc-boutée sur une réglementation archaïque discriminant les personnes séropositives même après leur mort ! Aides et Act-Up Paris, qui a mené ce dossier depuis des mois, ont regretté l'absence de position officielle de la ministre qui a préféré attendre les concertations avec les autres ministères avant de s'engager officiellement sur cette question. Toutefois, la visite de la ministre sur le stand de Aides a permis des échanges directs avec les militants de terrain de l'association et de ses partenaires africains, comme ceux de la Coalition PLUS et du réseau Africagay contre le sida. Ils ont été appréciés comme une marque de reconnaissance de l'engagement militant dans la lutte contre le sida qui caractérise ce combat depuis le début.

Cette prise en compte de tous les acteurs, associatifs, médicaux, scientifiques a caractérisé le discours de Françoise Barré-Sinoussi, nouvelle présidente de l'International Aids Society (IAS), société organisatrice de cet événement ; elle a ainsi défendu une vision multidisciplinaire de la lutte contre le sida, ne cédant rien aux conservatismes en s'affichant très à l'offensive sur les questions sociétales.

Outre la promotion du nécessaire développement de la recherche, son message a surtout mis en avant que les progrès de la science devaient impérativement bénéficier à tous les citoyens du monde pour avoir un effet majeur sur la courbe de l'épidémie. Ce discours, annonçant l'ouverture d'une nouvelle période dans le combat contre la pandémie, a presque fait oublier la désastreuse cérémonie d'ouverture et permet d'envisager l'avenir de la conférence mondiale avec sérénité.


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