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2 mai 2013 

Bernard Hirschel: Vivre bien avec le VIH, au-delà de l'espoir de guérir

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Par Stéphany Gardier
Le Temps, 2 mai 2013

Des médias ont récemment fait leurs gros titres sur plusieurs cas de guérison de patients infectés par le virus de l'immunodéficience humaine (VIH), le virus du sida: un bébé aux Etats-Unis et 14 patients en France. Ces annonces s'ajoutaient à celle survenue en juillet 2012 à propos du cas de Timothy Brown, plus connu sous le nom de «patient de Berlin», cette personne séropositive redevenue séronégative après avoir reçu une greffe de moelle osseuse.

Ces nouvelles ont été souvent présentées comme autant d'espoirs de parvenir un jour à éradiquer le VIH et de guérir les 34 millions de malades concernés. Mais comment les personnes séropositives ont-elles accueilli cette série d'événements? Quelles sont aujour­d'hui leurs attentes? Une rencontre organisée la semaine dernière par le Groupe sida Genève a été, pour les malades, médecins et bénévoles impliqués dans la lutte contre le sida, l'occasion d'en débattre.

La petite salle de l'association genevoise était pleine ce soir-là, une quarantaine de personnes s'étant réunies pour accueillir Bernard Hirschel, ancien chef de service aux Hôpitaux universitaires de Genève et mondialement connu pour ses travaux sur le VIH. Les participants étaient curieux d'entendre l'opinion du médecin sur ces cas de «guérison». Le professeur en virologie allait peut-être leur faire part d'une bonne nouvelle après tant d'années à attendre en vain un vaccin. «On espère bien sûr toujours une découverte qui pourrait permettre de nous débarrasser du virus», confie Mara, séropositive depuis plus de vingt ans et active dans le Groupe sida Genève.

Bernard Hirschel n'a pas fait durer le suspense, évoquant tout de suite des «anecdotes de guérison» au sujet des patients décrits dans la presse. Loin d'être réellement déçue, l'assistance, dont les questions démontraient une connaissance poussée des essais thérapeutiques en cours, a suivi avec attention les explications du professeur Hirschel.

Le médecin a commencé par revenir sur le cas de Timothy Brown. Lors d'une grande conférence de presse en juillet 2012, ce patient allemand avait expliqué comment une greffe de moelle osseuse, dont il a bénéficié pour soigner sa leucémie, avait permis d'éliminer totalement le VIH de son organisme. La greffe de moelle serait-elle donc une option envisageable pour soigner tous les malades? «Absolument pas, rétorque le professeur Hirschel. Les risques de cette thérapie et les effets secondaires ne sont acceptables que parce que T. Brown était condamné par sa leucémie.» Il souligne par ailleurs la difficulté de trouver un donneur adéquat. Car si Timothy Brown a été sauvé, c'est parce que le donneur faisait partie du 0,3% de la population qui développe naturellement des protections contre le VIH. «La probabilité de trouver, pour chaque patient séropositif, un donneur à la fois biologiquement compatible et aussi immunisé contre le VIH est quasi nulle», tranche le virologue.

Concernant les 14 patients de l'essai français Visconti et le bébé américain, la situation s'avère un peu différente. Bernard Hirschel a expliqué que leur traitement par trithérapie avait été initié très tôt, moins de dix semaines après l'infection par le VIH. Pris précocement, le traitement a pu stopper la propagation du virus et maintenir par la suite la charge virale des patients indétectable. Mais le mécanisme précis n'a pas encore été élucidé. De plus, pour la plupart des malades, le dépistage survient plusieurs mois après la primo-infection (entre 37 et 48 mois en Suisse), donc très tardivement.

Pour bien montrer les limites de ces cas exemplaires, qui constituent selon lui «les exceptions à la règle», le professeur Hirschel a tenu à rappeler pourquoi il est si difficile de se débarrasser du VIH. Le médecin a détaillé comment le virus infectait les cellules du système immunitaire et restait tapi, pouvant, dès l'arrêt du traitement, recommencer à se multiplier. «Les trithérapies permettent de maîtriser le virus, empêchent sa prolifération et donc le développement de la maladie qu'est le sida, rappelle-t-il. Mais pour éliminer toutes les cellules porteuses du virus, il faudrait au moins soixante-dix ans!»

Si l'accès aux traitements reste problématique dans les pays en développement, de plus en plus de patients sont convenablement traités dans les pays occidentaux. Pour maintenir leur charge virale en dessous d'un certain seuil, ils doivent néanmoins suivre leur traitement à vie. Une contrainte majeure, mais qui serait parfois exagérée: «L'image des traitements antirétroviraux dans le grand public est très éloignée de ce que les patients nous racontent», déplore Bernard Hirschel.

Les améliorations ont certes permis une diminution significative des effets secondaires, mais est-ce suffisant pour permettre aux patients de vivre «normalement»? «J'ai été traitée dès 1995, raconte Mara. Je prenais alors plus de 10 pilules par jour, je passais 12 heures au lit et les 12 autres proche des toilettes! Je ne vivais pas, je survivais. Aujourd'hui, je prends un cachet par jour et je vais bien.» Interrogés sur ce point, d'autres personnes séropositives confirment avoir retrouvé, grâce aux traitements récents, une bonne qualité de vie.

Avoir une charge virale indétectable grâce à la trithérapie - on le sait depuis peu - signifie aussi une probabilité quasi nulle de transmettre le virus. «Cette découverte a simplement changé nos vies, s'exclame Vincent Pelletier, directeur des associations Aides France et Coalition PLUS, et lui-même séropositif. On ne remerciera jamais assez Bernard Hirschel pour l'avoir affirmé haut et fort.»

Le médecin genevois s'est en effet battu pour faire admettre cette découverte par la communauté ­médicale (Lire Le Temps du 30.11.2007). Comme le confie Mara, «avoir une vie sexuelle avec son conjoint sans la contrainte du préservatif et sans peur de contamination aide à retrouver un équilibre de vie.» Très impliquée dans les programmes de prévention dans les écoles, elle s'empresse toutefois d'ajouter que les rapports non protégés restent réservés aux personnes qui suivent leur traitement et sont dans une relation stable.

Selon les médecins et les représentants des associations, la clé pour enrayer l'épidémie est aujourd'hui le dépistage. «Les personnes séropositives qui s'ignorent sont vecteurs de la plupart de nouvelles contaminations», insiste Vincent Pelletier. Les associations, outre la prévention, œuvrent donc pour promouvoir le test, surtout auprès des communautés qui, pour des raisons économiques ou culturelles, n'ont pas accès aux centres de dépistage classiques. En Suisse l'an passé, ce sont 620 personnes qui ont été infectées par le VIH et plusieurs milliers qui ignorent encore leur statut séropositif.


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