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20 mai 2014 

"Nous avons fait du plaidoyer pour que l'état prenne complètement en charge les services pour les usagers de drogues"

Source: Seronet

Entretien avec Ludmila Verdes de l'association ARAS, une association roumaine de lutte contre le sida, membre de Coalition PLUS, lors de la conférence de l'AFRAVIH 2014 qui s'est déroulée à Montpellier.

Quelle est ta fonction à ARAS et en quoi consiste ton travail ?
Ludmila Verdes : Je travaille depuis sept ans à ARAS. Actuellement, je suis dans le département "Evaluation, monitoring et recherche communautaire". Mais chez nous, tout le monde fait un peu de tout, en raison du manque de ressources. Même si je suis très impliquée dans les projets de plaidoyer et de recherche, je peux aussi aider quelqu'un, écrire un article, etc.

Lors de la conférence, tu as donné des chiffres très alarmants sur les sans-abris et les usagers de drogues. Que s'est-il passé en Roumanie ces dernières années ?
En 2010, nous avons découvert les premiers cas de VIH chez les usagers de drogue avec les tests de dépistage à résultat rapide. Grâce à des contacts directs avec des médecins des services de maladies infectieuses, nous avons pu réaliser des tests de confirmation gratuitement, car même si c'est inscrit dans la loi, dans la pratique la gratuité ne marche pas, du fait du manque de ressources. Dans les mois qui ont suivi, de plus en plus de cas de séropositivité ont été découverts. Entre 2010 et 2013, l'Etat n'a fait aucune actions. Nous étions les seuls à donner des seringues, mais sans que ce soit dans le cadre d'un projet d'échange de seringues. ARAS bénéficiait alors d'un financement de l'Union Européenne pour un projet d'intégration professionnelle pour les usagers de drogues. Notre mission était d'introduire les traitements de substitution et, quand la personne était intégrée, elle pouvait trouver un emploi. Malheureusement, nous n'avions pas assez de ressources pour nous concentrer sur l'arrêt de l'épidémie. Personne n'y comprenait rien, c'était nouveau, c'était choquant.

Quand cette épidémie a commencé en Roumanie, il y a eu un changement dans la consommation des drogues avec l'arrivée de nouveaux produits, comme les substances "ethnobotaniques" que l'on appelle aussi les drogues "légales", parce qu'il était possible de les acheter dans tous les magasins. Ce sont des substances qui n'étaient pas répertoriées sur les listes des produits interdits et que personne ne connaissait. Des substances similaires au poison contre les animaux ou trouvées dans les détergents, les shampooings, et mixées avec quelque chose d'indéterminé. Pendant plus de 2 ans, il était possible de les acheter sur Internet, et ça coûtait moins cher. On a constaté un usage différent, qu'avec l'héroïne par exemple. Les personnes dépendantes à l'héroïne s'injectent une ou deux fois par jour, ça leur suffit, elles sont en capacité de penser à l'utilisation d'une seringue à usage unique, il y a un "instinct de survie". Avec les "drogues légales", cet instinct de survie a totalement disparu. Nous avons rencontré des situations nouvelles : notre ambulance allait dans des endroits où il y avait habituellement beaucoup de consommateurs. Mais là, des bénéficiaires potentiels qui se trouvaient à cinq mètres de nous ne venaient pas à l'ambulance pour prendre des seringues ; parce qu'à ce moment-là ils n'avaient besoin de rien, tout ce qui importait pour eux c'était la drogue, maintenant. L'effet de la drogue passait très vite et ils avaient besoin d'en consommer encore et encore. Nous avons aussi vu apparaitre des troubles mentaux, beaucoup d'affections cardiaques, beaucoup en sont morts. Ces drogues se vendaient directement préparées dans un paquet plastique, sous forme liquide, et plusieurs personnes pouvaient se servir dans le même récipient. Nous avons observé un changement de comportement.

Qu'avez-vous fait alors ?
Après deux mois, vu le nombre de personnes qui nécessitait un test de confirmation, l'hôpital n'a plus eu la possibilité de faire ces examens. 2013 a été un moment crucial pour nous, le projet du fonds européen s'est arrêté. Cela signifiait la disparition du seul service pour les usagers de drogues après juin 2013, car toutes les autres organisations non gouvernementales avaient déjà disparu par manque de ressources. Nous avons donc mené plusieurs actions de plaidoyer : des communiqués de presse et des présentations auprès de nos partenaires pour rendre cette situation la plus visible possible. Des journalistes locaux et internationaux ont compris qu'il y avait une épidémie chez les usagers de drogues, et que "l'Etat ne faisait rien, qu'il était responsable de cette épidémie".

Nous voulions de vrais programmes financés par l'Etat. Nous avons fait du plaidoyer pour qu'il prenne complètement en charge les services pour les usagers de drogue, surtout les services de réduction des risques, car des financements étaient disponibles pour ça. En une semaine, alors que les autres années nous n'obtenions aucune réponse, la mairie de Bucarest nous a demandé d'envoyer un projet. Elle a accepté de le financer, mais à la condition que nous communiquions toutes les informations personnelles concernant les bénéficiaires, ce qui a soulevé des problèmes éthiques. Une autre difficulté fut de voir baisser nos salaires, ce qui ne permettait pas un niveau d'action comparable à celui d'avant.

Pourquoi cette obligation de recueillir des données personnelles sur les bénéficiaires ?
Deux lois différentes entrent ici en contradiction. Premièrement, il y a la loi qui stipule que les usagers de drogues peuvent bénéficier de services de réduction des risques en étant enregistrés au moyen d'un code pour garantir l'anonymat. C'est ce que nous faisions avant. Mais avant, nous n'avions jamais eu de financements nationaux ; et la loi sur les financements publics dit que : "Si nous offrons des services, nous devons recueillir les coordonnées des bénéficiaires de ces prestations", sans cela nous n'obtiendrons pas de remboursements.

Qu'avez-vous fait comme démarches de plaidoyer ? Est-ce que cela a abouti ?
Nous avons revendiqué auprès de plusieurs institutions pour changer cette loi. Nous avons écrit des lettres, fait des rencontres, écrit encore d'autres lettres, publié des communiqués de presse, etc. Nous avons essayé d'attirer l'attention sur ce problème avec des reportages dans les médias. Parallèlement, en 2013, la première manifestation publique pour réclamer des seringues pour les usagers de drogues a été mise sur pied. Beaucoup d'entre eux se sont mobilisés avec nous, ils représentaient 30 % des participants. Cela a fait beaucoup de bruit au ministère de la Santé. Néanmoins, pour l'instant, rien n'a changé, parce que vis-à-vis de la loi sur les finances publiques, le point de vue des usagers de drogues est minoritaire. Changer cela impliquerait de changer tout le système. Maintenant, notre but est de continuer notre plaidoyer afin d'en finir avec cette obligation d'enregistrement des données personnelles, et d'assurer la continuité et le développement de notre action de réduction des risques.

Situation sanitaire très alarmante chez les personnes sans-abris de Bucarest
5 000 personnes sans-abris vivraient à Bucarest, pour la plupart sans pièce d'identité, ni assurance maladie. Ce sont souvent des enfants orphelins et des personnes issues des communautés roms. Des organisations non gouvernementales ont tiré la sonnette d'alarme depuis 2004 : lors d'une campagne de dépistage, 50 % des personnes testées avaient la tuberculose, 30 % une hépatite B ou C et 25 % la syphilis. Sans pouvoir avoir de traitement !
En 2013, sur 1 000 personnes ayant fait un test de dépistage volontaire réalisé par ARAS dans le cadre de ses actions auprès des populations prioritaires (usagers de drogues, travailleurs du sexe, sans-abris et Roms), 70 % des usagers de drogues sans-abris étaient positifs au VIH et 95 % positifs au VHC. Devant cette situation sanitaire alarmante et l'immobilisme de l'Etat, des associations se mobilisent pour que des mesures urgentes soient prises pour stopper les épidémies et que les sans-abris aient accès aux soins !


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