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20 juin 2015 

Le «patient de Berlin» inspire de nouveaux traitements contre le sida

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Source: Le Temps / Julie Zaugg New York

Timothy Brown est la seule personne au monde à avoir vaincu le virus du sida. Des biologistes estiment possible de reproduire le traitement qui lui a été administré

A peine descendu de l'estrade, sous les ors de la bibliothèque de l'Université Columbia, Timothy Brown se fait avaler par la foule. Tout le monde veut serrer la main ou se prendre en selfie avec cet Américain de 48 ans, qui se prête volontiers au jeu. Lors de cette conférence tenue il y a peu à New York, l'homme est venu appuyer le lancement d'une nouvelle organisation de recherche contre le virus du sida, The Research Foundation to Cure AIDS. Il en a profité pour raconter son histoire.

Tim Brown, surnommé «le patient de Berlin», est un miraculé. Diagnostiqué positif au virus du sida (VIH) en 1995, il a vécu avec la maladie durant douze ans. «Le jour où j'ai appris que j'étais séropositif, j'ai été horrifié, raconte-t-il de sa voix un peu traînante. A l'époque, le sida représentait une condamnation à mort, car il n'existait pas de traitement.» A partir de 1996, il profite de l'arrivée sur le marché des antirétroviraux, un cocktail de médicaments qui permet de survivre avec le virus.

En 2006, alors qu'il vit à Berlin, il apprend qu'il a une leucémie myéloïde aiguë, un cancer des cellules immunitaires. Son médecin, Gero Hütter, se met en quête d'un donneur pour effectuer une transplantation de la moelle osseuse, le tissu qui fabrique ces cellules. Il a alors une idée un peu folle. «Je me suis demandé ce qui se passerait si on échangeait le système immunitaire d'un patient séropositif avec celui d'une personne résistante au VIH», dit Gero Hütter, qui travaille désormais à l'Institut d'immunologie de l'Université de Heidelberg.

Il songe à une mutation génétique nommée «CCR5-delta 32». Les personnes qui l'ont - environ 1% de la population caucasienne - ont une version différente, plus courte, de la protéine CCR5 sur leurs lymphocytes T, les cellules immunitaires que le virus du sida infecte. Cette protéine tronquée empêche le virus de s'amarrer à la cellule et donc de l'infecter. Le médecin décide de tenter le coup avec Tim Brown et lui dégote un donneur de moelle osseuse pourvu de la mutation CCR5-delta 32.

«Au début, je n'y ai pas vraiment cru, se souvient le patient. Mais c'était ma seule chance de survie.» L'opération a lieu le 7 février 2007. Ce jour-là, Tim Brown cesse aussi de prendre ses antirétroviraux. Les résultats sont spectaculaires. «Au bout de treize jours, j'étais sorti de l'hôpital, raconte-t-il. Peu après, j'ai repris le travail et recommencé à faire du sport.» Les cellules souches du donneur ont permis à Tim Brown de développer un nouveau système immunitaire composé de lymphocytes T ayant une protéine CCR5 tronquée. Cela leur a permis de résister aux assauts du VIH et de monter leur propre offensive contre le virus.

«Très vite, nous avons constaté que le virus ne se reproduisait plus, relate Gero Hütter. Au bout de 60 jours, nous ne trouvions plus non plus de provirus [de l'ADN du VIH infiltré dans le génome d'une cellule hôte, ndlr]. C'était remarquable mais pas suffisant pour parler d'une guérison.» Il a fallu attendre jusqu'en 2011 pour pouvoir affirmer que Tim Brown était complètement guéri du sida.

Aujourd'hui, ce dernier conserve quelques séquelles - un léger boitillement, et quelques problèmes d'équilibre - mais son corps n'a plus aucune trace de VIH et il ne prend plus de médicaments. Tim Brown, qui vit avec son partenaire séropositif en Californie, semblait destiné à rester un cas unique. Son traitement ne peut pas être répliqué à grande échelle: la procédure est risquée et les donneurs compatibles sont trop rares.

Mais Kambiz Shekdar, un biologiste d'origine iranienne, veut changer cette situation. Pour cela, il a créé The Research Foundation to Cure AIDS, une organisation qui a pour but de développer une thérapie cellulaire à même de répliquer le traitement de Tim Brown. Pour ce faire, le biologiste se propose de prélever des cellules souches chez les patients et de les modifier en laboratoire au moyen d'une technique d'ingénierie génétique pour leur conférer la version plus courte de la protéine CCR5. «Puis on les réinjecte chez les patients et on les laisse se multiplier, détaille le scientifique, qui œuvre pour la firme suisse Chromocell, basée dans le New Jersey. Lorsqu'il y en a assez, elles monteront une attaque contre le VIH.» Il pense que les premiers essais cliniques pourraient avoir lieu d'ici à deux ans.

Il n'est pas le premier à avoir eu cette idée. Deux firmes américaines, Sangamo et Calimmune, tentent elles aussi de reproduire le traitement de Tim Brown. «Les premiers essais cliniques ont débuté il y a quatre ans, indique Edward Lanphier, le fondateur de Sangamo. Près de 80 personnes y ont pris part et les résultats sont encourageants: chez plusieurs patients, le virus est quasi indétectable, alors qu'ils ont cessé de prendre leurs antirétroviraux.» Il pense pouvoir soumettre une demande d'approbation à l'autorité américaine de régulation des médicaments dans trois à cinq ans.

La méthode poursuivie par Sangamo et Calimmune souffre toutefois d'un handicap majeur. Elle consiste à éliminer entièrement le gène responsable de la production de CCR5. «Or, dans la nature, personne n'est entièrement dépourvu de cette protéine, note Kambiz Shekdar. Les gens résistants au VIH en ont simplement une version plus courte. Comment savoir si cela ne va pas produire des effets secondaires inattendus?»

A l'inverse, Kambiz Shekdar veut générer des cellules dotées d'une version tronquée de la protéine, identiques à celles du donneur de Tim Brown. Pour l'assister dans cette démarche, il a développé une méthode, appelée Chromovert, «qui permet de faire un tri parmi les cellules modifiées pour détecter et sélectionner celles qui ressemblent le plus à celles qu'on trouve chez les personnes naturellement résistantes au VIH», explique-t-il.

Ce ne sera pas aisé. La communauté médicale est sceptique. Elle continue de privilégier le développement d'un vaccin ou de médicaments pour attaquer le virus. Un traitement fondé sur la manipulation génétique est «plus coûteux et difficile à déployer qu'un comprimé ou un vaccin dans des zones reculées ou pauvres, où se trouvent la majorité des personnes séropositives», souligne Rowena Johnston, directrice de la recherche auprès de la Foundation for AIDS Research. Elle craint aussi que ce genre de thérapie ne fasse muter le virus. «Lorsque le VIH ne peut pas s'amarrer au CCR5 pour pénétrer dans une cellule, il se reporte parfois sur une autre protéine, appelée CXCR4, relève-t-elle. Or, cela a pour effet de le rendre plus virulent.» Pour Tim Brown, ces doutes ne font pas le poids. «Je fais partie d'un club très exclusif: celui des gens qui ont guéri du sida, dit-il. Mais j'en suis le seul membre et je me sens un peu seul.»


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