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4 août 2016 

La médecine des migrants soigne les âmes comme les corps


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Genève: A la rue de Lyon, les migrants trouvent le seul luxe de leur parcours: une écoute et des soins.

«Parfois, les problèmes sociaux envahissent tellement la consultation qu'il est difficile de parler de sa santé avec le patient.» En une phrase, le Dr Jean Dupraz résume la particularité du Programme santé migrants (PSM), où il travaille comme chef de clinique depuis deux ans. Cette unité dépend du Département de médecine communautaire, de premier recours et des urgences des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Elle se loge discrètement au 1er étage d'un immeuble impersonnel de la rue de Lyon. Là, infirmières et médecins soignent les migrants. Ceux qui viennent d'arriver, les personnes qui attendent une décision comme celles qui ont été déboutées ou dont le dossier est frappé d'une non-entrée en matière (NEM). On y croise également des titulaires de permis qui continuent de fréquenter ce lieu, identifié comme une structure accueillante, dans un univers qui ne l'est pas toujours. La Tribune de Genève a pu se rendre sur place à trois reprises au mois de juin pour réaliser un reportage.

Ferzghi, 20 ans, consulte pour un mal de tête. Réservé, le jeune Erythréen se plaint aussi de boutons sur le torse. Avec une grande douceur, l'infirmière Béatrice Huehn lui pose des questions, très lentement, en français. Elle exclut la gale, retrouve dans l'ordinateur la trace d'une ordonnance pour de l'acné. Elle prend la température. «Pas de fièvre.» Vite, elle comprend que Ferzghi a égaré sa carte d'assurance et n'a pas pu aller chercher ses médicaments. «Vous devez voir votre assistante sociale, refaire une carte puis chercher votre traitement à la pharmacie. Si le mal de tête persiste, revenez.» Le jeune homme acquiesce. On ne saura rien de son parcours, de ses autres souffrances.

Quelques minutes plus tard entre Eyob. Erythréen lui aussi, il a 27 ans. En Suisse depuis deux ans, il a obtenu un permis B et appris le français. Dès septembre, il ira à l'Université étudier la pharmacie. «Certains patients sont très attachés à notre structure, ils reviennent même s'ils ont obtenu un permis qui leur permettrait de consulter ailleurs», note l'infirmière Patricia Décaillet-Lopez.

«Globalement, les patients ne sont pas en très bon état de santé. Ils vivent dans une instabilité psychologique et administrative, observe la Dre Sophie Durieux, responsable du PSM. Mais le suivi de leur santé est assez bien codifié» (lire ci-dessous). Ce printemps, près de 100 nouvelles personnes ont franchi la porte du PSM chaque mois. «Soit 30 de plus par mois qu'au printemps 2015», note le médecin, qui s'attend à davantage d'affluence cet été.

Troubles psychologiques

«Une fraction non négligeable de ces patients a vécu un traumatisme, relève la responsable. En 2007-2008, 25% présentaient des symptômes de stress post-traumatique, 25% souffraient de dépression, 20% combinaient les deux. Aujourd'hui, un diagnostic de santé mentale est posé pour 90% des patients. Les Erythréens ont des parcours de vie extrêmement éprouvants. Les Syriens sont traumatisés par ce qu'ils ont vécu, comme les Irakiens.»

L'orientation vers un psychiatre n'est pas systématique: «Ils n'en ont pas forcément envie, venant de pays où la psychiatrie peut être coercitive. Nous avons un partenariat avec le Cappi (Centre ambulatoire de psychiatrie et psychothérapie intégrée) de la Servette, où des infirmiers spécialisés peuvent les recevoir, avant d'aller plus loin. Parfois, ces personnes ont de la peine à se confier à plusieurs interlocuteurs.»

Les problèmes somatiques sont très variés. Les Erythréens, plutôt jeunes, souvent dénutris, souffrent de pathologies infectieuses, comme la tuberculose, ou tropicales, comme la bilharziose (un parasite). Les Syriens et les Irakiens de la classe moyenne, dont le niveau de vie était plutôt confortable dans leur pays, ont plutôt des maladies chroniques: hypertension, diabète ou problèmes cardiaques. Le VIH est assez rare.

Selon Sophie Durieux, la fragilité du statut administratif complique la prise en charge médicale. «A mon sens, ces personnes devraient bénéficier d'un environnement sécurisant, le temps de se remettre de ce qu'elles ont vécu. Elles sont passées par des épreuves dramatiques. Celles et ceux qui arrivent ici sont les plus forts psychologiquement. Bénéficier d'un environnement sécurisant aiderait à reprendre pied.»

Vivre sous terre

Or, vivre dans des abris sous terre représente une nouvelle épreuve. «C'est la plainte majeure, confie le médecin. Bien sûr, trouver des logements est compliqué, mais il faudrait au moins pouvoir leur dire combien de temps ils vont attendre avant d'être relogés ailleurs. Dans les abris, les gens ne maîtrisent plus grand-chose de leur vie. Or, la résilience se cultive lorsqu'on a un tant soit peu de contrôle sur son environnement. J'ai vu un jeune de 18 ans être renvoyé dans un abri souterrain avec un gros traumatisme crânien et de multiples fractures du visage. Comment se reposer dans une chambre à trente lits?»

«Sans un minimum d'intimité ou d'espace personnel, plaide le médecin, difficile d'afficher une photo de ses proches, de se laver quand on veut, de réviser ses cours de français. Ne reste même pas la convivialité de faire la cuisine. C'est tout bête, mais cela peut faire une grande différence! Lorsque la Suisse a accueilli des réfugiés du Kosovo, les familles cuisinaient dans les abris PC. Aujourd'hui, les cuisines sont coffrées de bois ignifugé pour prévenir le risque d'incendie et ne peuvent pas être utilisées. Quand on sait qu'un abri PC est bien plus coûteux qu'un foyer standard, il y a de quoi s'interroger...»

Au dire des médecins et infirmières du PSM, les relations avec l'Office cantonal de la population et des migrations sont courtoises. «Jamais la police ne viendrait arrêter quelqu'un ici, assure Sophie Durieux; 40% des personnes qui demandent l'asile font l'objet d'une mesure NEM-Dublin. La moitié entre dans la clandestinité, l'autre attend d'être expulsée. Toutes sont accueillies sans distinction au PSM. On en voit revenir certaines de Pologne, de Hongrie, de Roumanie ou d'Italie, où l'accueil est extrêmement précaire et l'accès aux médicaments rare.»

Des empreintes digitales à la vaccination, un parcours balisé

«A leur arrivée, les demandeurs d'asile migrants doivent passer dans l'un des cinq centres d'enregistrement du pays, explique la Dre Sophie Durieux, responsable du Programme santé migrants. Le plus proche est à Vallorbe. Leurs empreintes digitales prélevées, ils répondent à un questionnaire de dépistage de la tuberculose. D'autres maladies, les séquelles d'une intervention chirurgicale, des problèmes psychiques ou une grossesse peuvent être repérés à ce moment-là.»

Suit l'attribution à un canton. Selon la clé de répartition fédérale, Genève reçoit 5,8% des demandeurs d'asile. «L'an passé, cela a représenté environ 2300 personnes, précise le médecin. Entre l'arrivée et l'acceptation ou le rejet de la demande, le temps peut être très long. Les Erythréens peuvent attendre deux ans avant d'être convoqués à l'audition fédérale. Cette attente ralentit le processus d'intégration.»

Lors d'un premier entretien, les infirmières du PSM procèdent à l'«évaluation de santé initiale» (ESI). Elles retracent le parcours de vie de la personne, recherchent les traces d'une exposition à la violence, évaluent l'état de santé global puis désignent un médecin de premier recours - au sein du PSM ou parmi un réseau de médecins de ville volontaires, sélectionnés en fonction des langues parlées. La plupart des migrants ne parlent ni français, ni anglais, ni allemand: 80% des consultations sont menées avec un interprète.

Après l'ESI vient le temps de la vaccination. «Sauf si un carnet de santé permet d'affiner notre démarche, nous vaccinons tous les adultes contre la diphtérie, le tétanos, la polio, la coqueluche - trois fois -, l'hépatite B, la rubéole, les oreillons et la rougeole.» Tout cela en trois rendez-vous. «Tout est centralisé et informatisé, cela permet de bien documenter ces éléments», relève Sophie Durieux.

Selon l'état de santé de chacun, un autre rendez-vous est pris, pour une consultation médicale plus large. Cela peut se faire dans la semaine de leur arrivée avec une infirmière, mais il faut attendre quatre à six semaines pour voir un médecin, en raison de l'affluence. Les infirmières qui assurent ces consultations sont supervisées par un médecin. «Cela fonctionne car elles sont extrêmement chevronnées. Recruter des médecins en cours d'année serait très compliqué, ils ne courent pas les rues et il vaut mieux avoir du personnel aguerri et solide psychologiquement. En outre, cette solution présente un excellent rapport coût/efficacité.» (Tribune de Genève)

En chiffres

En 2015, le Programme santé migrants des HUG a assuré 550 consultations médicales par mois et plus de 850 consultations infirmières. Il a reçu des moyens supplémentaires et fonctionne avec 3,5 postes de médecins internes, 1,5 poste de chef de clinique, un médecin cadre, 10,5 postes d'infirmiers et 3 postes administratifs.

Des médecins émus par leurs patients

Jean Dupraz et Elise Wagner sont médecins chefs de clinique au Programme santé migrants depuis deux ans. «Médicalement, on voit de beaux cas que l'on ne rencontre plus en Suisse, relève le premier. Socialement, nos patients ont des parcours parfois très difficiles, certains ont connu la violence physique, la prison, la torture...»

«C'est une expérience extrêmement riche, renchérit la jeune femme. On rencontre des gens de tous les milieux et de cultures très différentes: des Syriens au niveau d'éducation élevé, beaucoup d'illettrés en provenance d'Afrique. Cela demande une grande capacité d'adaptation.» Il faut savoir apprivoiser les patients: «Certains ne disent pas tout. Ils ne connaissent pas bien le secret médical, je leur explique que nous ne répéterons pas ce qu'ils nous disent.» Côtoyer la misère, interagir avec les instances administratives est «difficile: l'OCPM a la mission de renvoyer certaines de ces personnes; nous, on veut les soigner.» 

Une jeune patiente érythréenne l'a émue. «Extrêmement déprimée, elle perdait du poids, vomissait. J'ai découvert qu'elle était enceinte de deux mois. On n'a jamais su ce qui s'était passé.» Un viol? Une rencontre de voyage? «Elle refusait d'en parler. Elle devait être renvoyée en Italie mais a accouché ici, en 2013. Je suis allée la voir à la Maternité. Seule, à 21 ans, elle s'occupait de son fils, qui avait un jour de vie, comme si elle avait toujours fait cela. Incroyable! Elle vient encore consulter ici. Aujourd'hui, les choses se passent bien. C'est une des jolies histoires qui m'ont marquée.»

Jean Dupraz retient, parmi d'autres, le cas d'un Nigérian ayant laissé sa femme enceinte derrière lui. «Lors de l'incendie du foyer des Tattes, il a dû sauter par la fenêtre pour sauver sa vie. Il est devenu paraplégique. Aujourd'hui, il a fait d'immenses progrès et marche avec une canne. Il a obtenu un permis F, ce qui est plutôt rare pour un Nigérian. Mais il ne peut pas faire venir sa famille en Suisse. Sa fille, née après son départ, est atteinte d'hépatite B. Il se prive pour elle. Au début du mois, il n'a parfois plus que 23 francs pour manger. Je l'apprécie beaucoup, il inspire le respect et l'admiration.»

Hassan et Moosa: «Un logement et un travail»

Hassan et Moosa ont 28 et 44 ans. Syriens, d'origine palestinienne, ces deux frères entament le programme de vaccination en ce lundi 20 juin. L'interprète Emad Morcos traduit le récit qu'ils acceptent de nous livrer. Arrivés à Genève en mai, au terme d'un voyage de vingt jours, ils ont quitté Damas pour le Liban, ont traversé la Jordanie, l'Egypte, gagné le Soudan puis la Libye. Ils ont rejoint l'Italie dans un canot pneumatique avec 90 passagers.
Hassan est jeune marié. Moosa a une épouse, de grands enfants de 17 et 16 ans, des jumeaux de 11 ans et un petit de 6 ans. La famille a fui au Liban lorsque sa maison a été bombardée en Syrie. Les deux frères voulaient gagner la Suède ou l'Allemagne, où vivent un frère et une sœur. L'idée était de rassembler la famille ensuite. Un passeur leur a promis d'embarquer sur un grand bateau. En découvrant le canot, Hassan et Moosa n'ont pas voulu monter. «Tout le monde a refusé. Mais le passeur nous a menacés de mort. Il disait qu'il allait nous tirer dessus.»

La traversée a duré seize heures. «Il y avait des personnes âgées de 70 à 80 ans à bord.» Durant tout leur périple, ils ont mangé «des biscuits, du cake». Le visage fermé, ils n'en disent pas plus. En Italie, ils ont été logés dans un camp. Selon leur récit, ils n'ont pas pu continuer le voyage vers le nord de l'Europe: «On a été attribués à la Suisse.»

Et alors? «Ils sont contents. Ils remercient la Suisse», traduit l'interprète. Mais assez vite, ils précisent qu'ils vivent dans un abri sous terre. «Ils dorment à vingt dans une pièce, dans des lits superposés. Il n'y a pas d'aération, ils ne voient pas la lumière et ne peuvent pas cuisiner. Ils ne s'attendaient pas à cela. Ils sont venus avec un visa et se sentent traités comme des clandestins. Leurs amis qui vivent dans les pays du Nord ont reçu un permis pour cinq ans et vivent dans un logement normal; en Syrie, ils avaient une vie normale, une maison normale. Leur moral est très bas.» Alors les frères passent leurs journées dehors. Ils rêvent d'un autre logement et de faire venir leur famille. Ils aimeraient suivre des cours de français. Et travailler. Électriciens, ils proposent leurs services à une entreprise qui aurait besoin d'eux.


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