contenu | table des matières | déclaration d'accessibilité

Fil Rouge

2 août 2016 

La pilule "antisida" fait ses premiers pas à Genève


Miniature de l'image pour truv.jpg
Prévention: Jugé efficace, un traitement préventif fait déjà des émules, mais les conditions de prescription sont précaires et son coût est élevé.

Le Truvada est administré en Suisse depuis 2006, à des séropositifs dans le cadre de trithérapies visant à contrôler le virus du sida. 

Le préservatif n'est plus le seul moyen d'éviter de devenir séropositif lors d'une aventure sexuelle. La 21e Conférence internationale sur le sida, qui s'est achevée le 22 juillet à Durban (Afrique du Sud), a réservé une large place aux stratégies élaborées dans divers pays pour distribuer un traitement préventif, désigné dans le milieu par le nom PrEP (abréviation anglophone de prophylaxie préexposition).

«Le débat ne porte plus sur son efficacité, qui est démontrée, mais sur son implémentation, commente Alexandra Calmy, responsable de l'unité VIH/sida aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). La PrEP est entrée dans le domaine de la prévention plurielle. A mon sens, il ne s'agit pas d'opposer un moyen de prévention à un autre.»

De quoi s'agit-il? Le Truvada est un médicament comportant deux principes actifs. Il est administré, en Suisse depuis 2006, à des séropositifs dans le cadre de trithérapies visant à contrôler le virus du sida (VIH). Mais en plus de son action en cas de contamination avérée, il a montré qu'il protégeait un séronégatif de contracter l'infection, même lorsqu'il s'y exposait.

Remboursée en France

Cette pilule bleue est remboursée depuis janvier par la Sécurité sociale française au titre de traitement préventif à des individus (on parle d'un millier) jugés comme spécialement menacés. Les Etats-Unis, pionniers en la matière, recensent 79'000 personnes ayant bénéficié d'une PrEP durant ces quatre dernières années.

Et en Suisse? Le Truvada n'est pas enregistré comme traitement préventif, et encore moins remboursé comme tel. Le détail importe: la boîte de 30 comprimés, correspondant à un traitement mensuel, y est vendue 899 fr. 30. C'est 65% plus cher qu'en France, où il en coûte 500 euros 60.

La Commission fédérale pour la santé sexuelle a émis en janvier des recommandations à son sujet. «La prescription d'une PrEP peut être tout à fait indiquée dans certains cas», écrit-elle. Et de préciser: «Le rapport coût-efficacité de ce traitement n'est favorable que chez une minorité des hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes.» Parmi les critères évoqués, elle cite la prévalence du virus dans le milieu où évolue la personne, le nombre de partenaires occasionnels, la réticence à utiliser la capote, voire la propension à pratiquer le sexe de groupe ou sous stupéfiants.

La commission rappelle qu'une telle prescription se fait «en dehors de l'utilisation prévue» et que les médecins prescripteurs peuvent «être tenus responsables des effets secondaires éventuels». Le Truvada peut s'avérer à long terme toxique, notamment pour les os et les reins. Bref, le message au corps médical n'est pas dénué d'ambiguïté: prescrivez-le parfois, mais faites-le à vos risques en cas de pépin. Et aux frais du bénéficiaire.

Ils sortent de l'ombre

C'est dans ce cadre plutôt inconfortable que les praticiens de terrain empoignent le nouvel outil. Aux HUG, Alexandra Calmy estime que la prise de PrEP concerne, du moins pour l'heure, peu d'individus, de l'ordre de la dizaine, qui tentent de juguler une vie sexuelle risquée grâce au nouveau bouclier.

«Les gens qui se mettent à risque d'une infection au VIH ne sont probablement pas plus nombreux qu'avant, mais ils consultent car ils savent que nous pouvons leur proposer quelque chose», témoigne la doctoresse. Et de mettre à mal une idée reçue: «Même si le préservatif n'est plus une option pour eux, ce ne sont pas des têtes brûlées! Conscients des risques, ils veulent se protéger. Je respecte leur inquiétude. La Suisse doit réfléchir à une politique d'implémentation dont elle ne dispose pas pour l'heure.»

Un outil en plus

A Checkpoint, l'antenne santé de l'association homosexuelle Dialogai, la PrEP est aussi un thème évoqué lors de consultations, même si les prises effectives restent «très minoritaires», selon Vincent Jobin, chef de projet en santé sexuelle. Avant même les recommandations fédérales, on y a vu des cas d'«utilisation sauvage» de la PrEP, c'est-à-dire sans suivi médical, ce qui est déconseillé, notamment en raison des possibles effets secondaires du produit.

«La PrEP n'est pas un substitut au préservatif mais peut être une corde de plus à l'arc de la prévention. Il ne suffit pas de constater le relâchement dans l'utilisation de la capote, mais il faut aussi se demander pourquoi. La population gay est vulnérable. Elle souffre davantage que la population générale de dépression ou d'addiction, ce qu'il faut lier à l'homophobie subie. Dans ce contexte, la sexualité peut être le lieu du lâcher-prise où il est difficile de toujours garder le contrôle.» Dans ce milieu, les dangers peuvent davantage se matérialiser: «On estime qu'un gay sur six est séropositif», rappelle le spécialiste.

Dilapidation ou potentiel d'économies?

Tant pour Alexandra Calmy que pour Vincent Jobin, des recours ciblés à la prophylaxie préexposition (PrEP), même coûteux, permettraient des économies à long terme, en évitant des nouvelles infections, suivies de traitements à vie. Or le prix exorbitant de la pilule reste un écueil. Certains trouvent des parades: assurance internationale, achat en France ou encore obtention sur Internet d'équivalents génériques conçus pour les séropositifs des pays du Sud et bien moins chers: une brève recherche en débusque pour l'équivalent de 186 fr.30 la boîte. Mais dans de telles conditions, l'authenticité du produit acquis reste aléatoire. Moins de mille personnes seraient éligibles à une PrEP en Suisse selon la Commission fédérale, qui jauge à 10 millions de francs le coût de leur traitement quotidien. Pour elle, l'argent doit être d'abord voué à d'autres stratégies, dont le «respect scrupuleux des règles du safer sex».

La PrEP semble laisser sceptique l'Office fédéral de la santé publique (OFSP). «C'est un instrument adéquat pour des populations à haut risque, mais il y en a d'autres bien moins chers, comme le préservatif, qui, lui, protège d'autres infections sexuellement transmissibles, relève Franziska Schöni-Affolter, de la division des maladies infectieuses de l'OFSP. La prise de Truvada implique un suivi serré en raison des effets secondaires et cela n'évite pas une infection s'il est pris de façon irrégulière.»

L'Agence européenne du médicament a recommandé le 22 juillet à l'Exécutif des Vingt-Huit d'autoriser la mise sur le marché du Truvada comme médicament préventif. Qu'en est-il de son pendant helvétique? L'information est confidentielle, répond Swissmedic, renvoyant au fabricant, la firme californienne Gilead. Celle-ci se refuse à tout commentaire sur ses requêtes relatives au marché suisse ou une éventuelle négociation sur les prix. Le coût de la pilule n'est pas le seul écueil: il faut lui ajouter celui du suivi médical, soit 2000?fr. par an environ, note l'entreprise. Gilead souligne que son produit n'a été homologué comme PrEP que pour une prise continue (des prises intermittentes, centrées sur les moments à risque, ont été testées en France). Enfin, la firme élabore un nouveau produit préventif contre le VIH, censé présenter moins d'effets indésirables. Ce n'est qu'une fois que le Truvada sera homologué comme PrEP, s'il l'est, que l'OFSP pourrait alors se poser la question d'un remboursement par l'assurance-maladie.

Un enjeu de santé publique

Le rejet impulsif est tentant. Pourquoi la société paierait-elle une fortune pour secourir des délurés lassés du latex? Mais ce serait faire preuve de courte vue que de laisser un réflexe moraliste écarter trop vite un outil qui, s'il peut sauver des gens qu'il ne sert à rien de juger, constitue avant tout un potentiel barrage additionnel pour enrayer la progression du VIH. 
En Suisse, il semble peu crédible que le Truvada soit remboursé comme prophylaxie préexposition par l'assurance obligatoire. Celle-ci se concentre dans la règle sur les traitements curatifs. Et la hausse continue des primes rendrait la mesure politiquement hypersensible. En revanche, la Suisse sait financer des programmes de réduction des risques.

Songeons à la distribution de seringues aux toxicomanes, lancée dès 1986 dans notre pays, qui en a vite inspiré d'autres. Le pragmatisme a prévalu. Avec succès: retraçant la propagation du virus dans le pays, une très récente étude génétique montre que cette mesure a sans doute contribué à préserver du VIH sa population hétérosexuelle. Soit le gros des troupes. Eh oui: le virus franchit sans gêne les clivages moraux qu'une société tente d'opposer à ses marginaux! Un examen à tête froide du rapport coût-efficacité de la PrEP s'impose donc.

Le rejet impulsif est tentant. Pourquoi la société paierait-elle une fortune pour secourir des délurés lassés du latex? Mais ce serait faire preuve de courte vue que de laisser un réflexe moraliste écarter trop vite un outil qui, s'il peut sauver des gens qu'il ne sert à rien de juger, constitue avant tout un potentiel barrage additionnel pour enrayer la progression du VIH. 
En Suisse, il semble peu crédible que le Truvada soit remboursé comme prophylaxie préexposition par l'assurance obligatoire. Celle-ci se concentre dans la règle sur les traitements curatifs. Et la hausse continue des primes rendrait la mesure politiquement hypersensible. En revanche, la Suisse sait financer des programmes de réduction des risques.

Songeons à la distribution de seringues aux toxicomanes, lancée dès 1986 dans notre pays, qui en a vite inspiré d'autres. Le pragmatisme a prévalu. Avec succès: retraçant la propagation du virus dans le pays, une très récente étude génétique montre que cette mesure a sans doute contribué à préserver du VIH sa population hétérosexuelle. Soit le gros des troupes. Eh oui: le virus franchit sans gêne les clivages moraux qu'une société tente d'opposer à ses marginaux! Un examen à tête froide du rapport coût-efficacité de la PrEP s'impose donc.  M.Moulin (24 heures)


Ajouter un commentaire

TrackBacks (0)

Liste des articles qui référence la note: La pilule "antisida" fait ses premiers pas à Genève.

TrackBack URL pour cette note: /cgi-bin/mt/mt-tb.cgi/2079.



© 2008-2017 Groupe sida Genève | v1.0 | Flux RSS | Impressum