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Fil Rouge

2 août 2016 

Techno-féministe à l'assaut du VIH

Source: Le Devoir

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La 21e Conférence internationale sur le VIH/sida s'est ouverte lundi à Durban en Afrique du Sud. Depuis le premier de ces rassemblements annuels, malgré les espoirs de la trithérapie, le nombre de nouvelles infections ne diminue que lentement. Pour faire la guerre au virus, il faut d'abord gagner les petites batailles.

Mallah Tabot, Camerounaise de 27 ans, a décidé de s'attaquer à la prévention du VIH chez les jeunes, avec pour arme la technologie. Elle s'est rendue à Durban pour lancer son application Ndolo 360, ou, en français, « l'amour en 360°», qui se veut un outil pour contrôler sainement sa vie émotionnelle et sexuelle.

Abstinence... et grossesses précoces
 
« Je suis née au Cameroun et j'ai compris très tôt les limites autour de la sexualité dans notre pays. À mon âge, ma mère était enceinte de son sixième enfant. Elle était encore une fille, et si confuse qu'elle ne comprenait pas comment tout était arrivé si vite, avec à peine un an entre la naissance de chacun de ses enfants. »
 
Sa mère est morte de complications de la fièvre typhoïde alors qu'elle avait 14 ans. Mallah n'a donc jamais eu l'occasion de discuter ouvertement de sexualité et de féminisme avec elle... ni avec personne avant qu'elle décide elle-même de briser les tabous. « Tu es censée tout deviner quand tu te maries. Mais c'est faux que les jeunes n'ont pas de vie sexuelle avant. Sinon, comment les adolescentes tomberaient-elles enceintes ? »
 
Elle rit, un rire jaune serin comme sa camisole préférée, avant de poursuivre : « L'éducation sexuelle n'existe tout simplement pas ici. Ces questions sont abordées dans des cours appelés " de moralité " où le mot " sexe " n'est jamais prononcé. Tout est tellement édulcoré. » Comment s'informer à d'autres sources que la pornographie, qui est omniprésente en ligne, alors que le hit de l'heure au Cameroun et Afrique de l'Ouest enjoint de « coller la petite » ?
 
Arrêter de jouer à l'autruche
 
« Je sentais que c'était un travail que personne ne faisait. » Bien au contraire, les autorités camerounaises ont plutôt mis sur pied une vaste campagne en 2014 contre les vêtements féminins « indécents ».
 
Marie-Therese Abena Ondoua, ministre de la Condition féminine, pilotait elle-même cette offensive, présentée comme une manière de réduire la violence envers les femmes. Les policiers se sont alors portés garants de la moralité publique, notamment en découpant les jupes jugées trop courtes. Quand une amie l'appelle en pleurs après avoir été interpellée, Mallah joint sa voix à la dénonciation.
 
Elle avait déjà décidé de militer activement, dès l'université. Le plus naturellement du monde, son petit ami de l'époque lui avait demandé : « Me laisserais-tu si je te battais ? » Complètement remontée, elle fonde l'ONG United Vision. Partie donner des formations à Eshobi, dans le nord-ouest de ce grand pays d'Afrique centrale, elle réalise que 17 des 40 filles que compte l'école secondaire sont enceintes. À l'échelle du pays, près du tiers des adolescentes auront donné naissance à leur premier enfant avant leurs 18 ans. Le mariage des filles devient l'un de ses chevaux de bataille, considéré aussi comme un haut facteur de risque pour la transmission du VIH.
 
Les femmes représentent en effet 70 % des 100 000 Camerounais âgés de 15 à 24 ans vivant avec le VIH. La prévalence de ce virus est 15 fois plus élevée au Cameroun qu'au Canada, avec 4,5 % de la population totale infectée.
 
À l'échelle mondiale, ce sont 1,8 million de mineurs qui l'ont contracté, à la naissance ou au début de leur vie sexuelle, en particulier en Afrique. L'UNICEF estime que le nombre de morts liés à la maladie a plus que doublé depuis 2000 chez les adolescents âgés de 15 à 19 ans.
 
Les méthodes les plus efficaces pour éviter de le contracter ne sont connues que par le tiers des jeunes selon une enquête rapportée par l'UNICEF. Et non, « ce ne sont pas seulement les Blancs qui peuvent attraper le VIH », « coucher avec une vierge ne guérira rien » et « nettoyer ses parties génitales avec du chlore ne tuera pas les infections ». Une section complète de Ndolo 360 est consacrée à tuer ces mythes coriaces, indique Mallah.
 
Un ado à la fois
 
Sur sa petite fenêtre de vidéoconférence mardi, elle n'avait rien perdu de son enthousiasme du mois d'avril, quand Le Devoir l'a rencontrée pour la première fois à Yaoundé alors qu'elle testait son prototype. Ses bagages et ses communiqués de presse se sont égarés en chemin vers Durban, mais qu'importe, elle télécharge son condensé « Sexe 101 » sur les téléphones de tous ceux qu'elle aborde.
 
Bientôt de retour dans son pays d'origine, elle entamera une tournée d'écoles, de discothèques et de tout autre lieu de réunion pour parler directement avec des utilisateurs de Ndolo360. Un service de messages textes sera déployé pour les adolescents sans accès à Internet, qui pourront alors poser leurs questions à des « sexperts ». « Je rêve qu'on puisse rapporter des cas de viols à travers l'application, ou encore qu'on mette sur pied un réseau de cliniques et de pharmacies où l'on sait qu'on peut recevoir de la contraception sans jugement », dit-elle, la tête encore pleine.
 
Ses cheveux finement tressés tournés en chignon, Mallah transporte son look étudié et surtout sa langue acérée partout où elle peut. En 2015, elle s'inclinait devant la reine d'Angleterre qui avait choisi de la faire entrer dans son club sélect de jeunes leaders du Commonwealth. À peine plus d'un an plus tard, elle vient de passer l'après-midi à parler de plaisir sexuel devant un public averti. Et puisque « l'abstinence ne sera jamais une solution », la jeune féministe prône une sexualité joyeuse et épanouie, éclairée par les lanternes des cellulaires s'il le faut.


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