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21 novembre 2018 

Une personne séropositive sous traitement ne transmet pas le VIH - 10 ans après le Swiss statement - Une vérité qui dérange 3/3

Hirschel image.pngL'histoire d'Antoine, un homme vivant avec le VIH, poursuivi par la justice suisse alors que sa charge virale était indétectable mais avant la publication du Swiss statement, vous est présentée ici, en trois parties. Retrouvez la première partie ici et la deuxième partie ici.

Il y a aussi la question du dédommagement de la peur, puisque j'ai été condamné par le tribunal à verser à la plaignante une somme importante au titre du tort moral. Tout d'abord, elle avait décidé de ne pas se protéger, avait agi en pleine conscience, n'était pas en état d'ébriété et rien ne montrait dans son comportement qu'elle était phobique à l'idée d'attraper une MST. Ensuite, je lui ai écrit cette vérité qui dérange en lui proposant de rencontrer la doctoresse qui me suivait ; elle n'en a rien fait, elle n'a rien fait pour diminuer son inquiétude. Enfin, si cette vérité qui dérange n'était pas connue du public, ce n'était pas de mon fait, c'était le fait délibéré des autorités de santé au nom de la politique de prévention. Il faut que les gens continuent d'avoir peur du virus et des séropositifs. Grâce au courage du professeur Hirschel, qui a publiquement annoncé la vérité qui dérange quelques mois après ma condamnation, entraînant un revirement de jurisprudence par la suite (les personnes dans mon cas ne sont plus condamnées) la stigmatisation des séropositifs a probablement plus reculé en Suisse qu'ailleurs dans le monde. Mais en France, les progrès en la matière sont beaucoup plus lents. Les grands commis de l'Etat savent mieux que le petit peuple de la France d'en bas ce qui est bon pour lui. Les rares référendums ne sont pas toujours respectés, loin s'en faut, et la vision paternaliste et verticale de l'Etat n'est pas près de s'affaiblir. Les autorités françaises ont été dérangées par la révélation du professeur Hirschel, cherchant par tous les moyens à en diminuer la portée. L'année dernière j'ai encore entendu à la radio (France Inter) qu'un séropositif avait été condamné pour avoir transmis le virus à une partenaire, sans autre information. Pourtant il s'agit d'un cas rare, les séropositifs détectés étant rendus inoffensifs par leur traitement. Ne prenait-il pas son traitement ? Le traitement ne fonctionnait-il pas sur lui ? Au moment d'écrire ce témoignage, je suis allé regarder quelques articles de presse sur des condamnations de séropositifs pour avoir transmis le virus : je n'y ai trouvé aucune considération concernant le traitement du condamné. L'absence de ces précisions continue de faire croire qu'une personne séropositive est dangereuse. Récemment sur la même radio, j'ai entendu que, selon une enquête, 20% des parents d'élèves redoutaient qu'un des professeurs de leurs enfants soit séropositif.

Enfin il y a la question de savoir pourquoi je n'ai pas simplement mis un préservatif, c'eut été tellement plus simple. Mettre un préservatif n'est pas un acte anodin. Si c'était le cas, alors les êtres humains ne seraient plus exposés aux MST depuis que et partout où ces préservatifs sont facilement disponibles. Pour moi, l'utilisation d'un préservatif m'empêche de fonctionner correctement du fait que ça réduit substantiellement les sensations et dénature l'acte au point d'annihiler sa motivation. C'est comme manger du foie gras quand on a un bon rhume : on ne sent pratiquement plus rien. Si on meurt beaucoup moins aujourd'hui des MST qu'autrefois, je pense que c'est plus lié aux progrès de la médecine qu'à l'utilisation des préservatifs. Nous sommes aussi certainement plus informés qu'autrefois sur la façon dont les maladies se propagent et, concernant la sexualité, sur les degrés de risque des différentes pratiques. J'ai commencé ma vie sexuelle au moment où le VIH a été identifié. Si je n'ai guère utilisé le préservatif, je me suis malgré tout limité, dans une large mesure, aux pratiques les moins risquées pour éviter d'être contaminé, plus encore pour éviter de contaminer quelqu'un d'autre à mon insu. Pour la pénétration, je me suis toujours méfié de mon sperme et je pratiquais le retrait avant l'éjaculation avant de me savoir séropositif, après dix années sans histoire. Certes je n'ai pas respecté la loi et les recommandations au pied de la lettre. Mais qui peut s'en prévaloir ? Qui n'a jamais ni pris de risque sexuel, ni conduit en téléphonant, en ayant un coup dans le nez ou en ne respectant pas les limites de vitesse, ni jamais rien fait qui ne mette potentiellement autrui en danger ? Je pense n'avoir jamais été malveillant même avec mes ennemis et avoir eu soin, dans une certaine mesure, de cheminer dans la vie en limitant le risque de causer un dommage matériel à autrui. Jusqu'à présent, je pense m'en être bien tiré de ce point de vue-là, même si un doute peut subsister durant ces quelques mois où j'étais séropositif sans le savoir.

Quand j'ai commencé mon traitement en trithérapie, il y a plus de vingt ans, je me suis dit que j'avais une chance incroyable. J'étais redevenu quasi normal : mon espérance de vie était redevenue normale, je ne craignais plus d'être malade et surtout je n'étais plus sexuellement dangereux. Cette quasi normalité ne s'est jamais démentie depuis vingt ans. Et pourtant, socialement je sais que je ne serai jamais normal. Il faudra continuer à me taire, comme je l'ai toujours fait. Les rares fois où l'information a fuité, les conséquences ont été substantielles : pertes d'emploi, refus d'assurance, chantage... Je suis toujours inquiet de savoir qui sait, qui ne sait pas, dans mon entourage. La plaignante et moi avions des relations communes : à qui en a-t-elle parlé ? Ou a-t-elle respecté la confidentialité des informations appartenant à la sphère privée ? J'en doute fort : je ne donne pas beaucoup de crédit moral à une personne qui pratique le black-out et qui ment dans un dépôt de plainte. Dans son jugement, le tribunal indique que j'ai révélé ma séropositivité à la plaignante parce que j'envisageais avec elle une relation durable et que si cela n'avait pas été le cas, « [je] n'aurais pas pris une risque aussi important pour [moi] (sic) ». J'ai été interpellé par ce « sic » : les juges pensent-ils vraiment qu'il n'y a pas de risque à révéler sa séropositivité ? Mon médecin actuel continue de me le confirmer, il ne faut pas en parler, même à des médecins (d'assurance, du travail).

Cette stigmatisation me semble pourtant faire le lit de l'épidémie. Si c'était une maladie comme les autres, craindrait-on de se faire dépister ? Craindrait-on, le cas échéant, d'en parler aux personnes qu'on aurait pu exposer, comme on le ferait beaucoup plus facilement s'il s'agissait d'une mauvaise grippe ? L'humanité a certainement connu une mutation profonde dans la deuxième moitié du XXème siècle, avec les progrès de la médecine, les inventions permettant le contrôle des naissances, l'émancipation des femmes, la remise en cause du dogme du mariage et de la fidélité à vie. Cinquante ans après 68, la libéralisation des mœurs fait qu'une femme n'est plus contrainte à avoir des relations sexuelles non consenties avec son mari sous le couvert des liens sacrés du mariage, le divorce et le célibat ne sont plus discrédités, l'adultère n'est plus pénalisé, l'homosexualité n'est plus une maladie. Même si l'actualité nous rappelle qu'il y a encore beaucoup de chemin à faire, je suis de ceux qui pensent que, de ce point de vue-là, ce n'était certainement pas mieux avant. Néanmoins le VIH continue d'être perçu comme une maladie « sale », bien plus que des maladies autrement plus mortelles comme le SARS ou le H5N1 et, d'un point de vue social, il vaut mieux être un chauffard qui a écrasé un enfant (« c'était un accident malheureux ») que séropositif (« il est possédé par le démon du vice » ou « il l'a bien cherché »). La stigmatisation des séropositifs m'apparaît comme une rémanence des temps anciens. Il n'y a rien à gagner à stigmatiser les séropositifs, affirmer qu'un séropositif n'est a priori plus dangereux contribuerait à banaliser leur situation, à ranger le VIH dans la liste des maladies chroniques comme beaucoup d'autres et à renvoyer tout un chacun à ses propres responsabilités.

Il me semble que, dans l'intérêt général, il y a beaucoup plus à gagner qu'à perdre à la dire, cette vérité qui dérange.

Antoine


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