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30 avril 2020 

Lutter contre le VIH en période de coronavirus

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Depuis 1987, le Groupe sida Genève lutte contre le VIH/sida. Que ce soit par nos campagnes de prévention et d'information, nos activités de soutien individuel et collectif, notre plaidoyer politique, cela fait 33 ans que nous menons nos actions sans discontinuer. Lorsque, mi-mars 2020, l'épidémie de coronavirus est venue chambouler l'ensemble de nos vies, nous nous sommes adapté-e-x-s, pour rester au plus proche des besoins de notre public vivant avec ou côtoyant le VIH, pour continuer à remplir notre mission en cette période hors du commun. De plus, comme de nombreux-se-x-s acteur-trice-x-s de la lutte contre le VIH l'ont mis en avant, la présente crise sanitaire n'est pas sans rappeler, par certains aspects, les premières années de l'épidémie du VIH. Nous avons donc eu envie de documenter la manière dont notre perspective de professionnel-le-x-s pluridisciplinaires du VIH nous a accompagné sur les dernières semaines.

Qu'est-ce qui est urgent ?

En conformité avec les directives du Conseil fédéral au début de la crise, de nombreuses de nos activités ont dû être momentanément stoppées, au vu de leur caractère considéré non-urgent. Par exemple, l'essentiel de nos actions de prévention hors-murs, auprès des personnes HSH (hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes) ou personnes migrantes sont actuellement en pause. Nos activités collectives, telles que les groupes de parole et les ateliers communautaires sont également dans ce cas.

Les services à caractère individuel (médical, juridique, social) ont eu continué à être proposés, en privilégiant toutefois les consultations par téléphone. Nous qui avions eu l'habitude d'une vie foisonnante dans nos locaux avons dû nous adapter. L'appréciation de l'urgence, elle, doit se faire au cas par cas. Par exemple, pour notre infirmière Rosalie Hatfield, en charge des dépistages VIH et IST s'est concentrée sur les dépistages urgents (PEP, personnes symptomatiques), ceux consécutifs à une prise de risque avérée, et sur les situations nécessitant un suivi en personne. Pour faire ce tri, Rosalie dit devoir questionner par téléphone de manière qui pourrait être perçue comme plus invasive que d'ordinaire. Il s'agit aussi là de gérer l'angoisses des personnes dont la situation est jugée comme « non-urgente » et qui ne savent pas quand est-ce que le retour à la normale leur permettra d'accéder au service qu'elles requièrent. Un envoi postal d'autotest est proposé aux personnes dans ce cas.

Du fait des mesures restrictives mises en place par la confédération, notre médecin, le Dr Victor Pécoul, a constaté dans les premiers temps du confinement une chute drastique des consultations à son cabinet, alors que parmi sa patientèle se trouvent de nombreuses personnes porteuses de comorbidités ou avec un état de santé demandant un suivi étroit ne pouvant être ajourné. Ayant vite compris que celles-ci n'osaient plus sortir de chez elles car paralysées par la peur susciter par le COVID, il a entrepris d'appeler les plus fragiles, de répondre à leurs questions et les soutenir pour faire face à leurs angoisses, de faire le point avec elles. Il en ressortait que pour certaines, de réels problèmes d'accès aux soins se posaient, avec la difficulté de s'approvisionner en médicaments.

Gérer l'angoisse

L'angoisse de nos interlocuteur-trice-x-s est un mot qui revient souvent dans nos échanges. De ce que nous avons pu constater, elle peut être due à la fois à un sentiment d'isolement, à la peur d'être particulièrement à risque (pour les personnes immunodéprimées ou portant des comorbidités), à l'aggravation de la précarité et éventuellement à la réactivation de souvenirs traumatiques liés à la période pré-trithérapies de l'épidémie du VIH. Du coup, un temps important est investi par notre équipe pour adresser ces angoisses.

Notre assistante sociale, Josepha Cantor-Borel note que certaines personnes ont l'impression d'être oubliées car de nombreux lieux de prise en charge du réseau social genevois ont dû fermer leurs locaux et qu'il est plus difficile de pouvoir joindre ses interlocuteur-trice-x-s habituels (que ce soit son médecin traitant, son assistante sociale ou autre). Dans une telle situation, elles ont l'impression qu'elles ne peuvent compter que sur leurs ressources personnelles. Nos assistant-e-x-s sociaux-les ont adapté leur posture en conséquence : ils-elles sont souvent le relais avec d'autres acteurs sociaux, ont prolongé la durée et le nombre de leurs entretiens individuels, dont la teneur est à l'heure actuelle davantage « psy ».

Le confinement a également aggravé des situations personnelles complexes, selon notre assistante sociale Joséphine Sanvee : par exemple, plusieurs personnes dont elle assure le suivi ont vécu du harcèlement moral et une forte stigmatisation de leur séropositivité de la part d'un conjoint avec lequel elles se sont retrouvées confinées.

Les difficultés financières prennent de l'ampleur

Le coronavirus, tout comme le VIH, a agi comme un révélateur d'inégalités. Le chamboulement des services et la réduction des activités de manière générale a impacté de manière importante les personnes les plus vulnérables que nous suivons, notamment sur le plan financier. Parfois, il s'agit du retard du versement d'une allocation ou d'une rente qui laisse les personnes déjà en forte précarité sans ressource financière dans l'impossibilité de pouvoir faire leurs courses. Josepha Cantor-Borel explique par exemple qu'une bonne partie du temps d'activité des assistant-e-x-s sociaux-les de l'association est utilisé à trouver des solutions de soutien financier d'urgence pour payer des loyers et acheter de la nourriture.

Notre avocat, Jacopo Ograbek, constate lui aussi ce ralentissement des procédures d'octroi d'aides qui mettent certaines personnes dans d'importantes difficultés. Pourtant, bien que tout soit ralenti, les délais de recours restent inchangés, ce qui l'oblige parfois à demander à ses clients à se déplacer pour ce qui ne peut pas être fait à distance, par exemple signer des documents.

Au final, rappelons qu'il existe des personnes pour qui ce confinement se vit à l'intérieur d'un autre confinement : selon Jacopo Ograbek, la question des personnes séropositives en prison est selon lui de grande urgence. En effet, ses client-e-x-s, détenu-e-x-s et pour certain-e-x-s immunodéprimé-e-x-s, sont très inquiet-e-x-s par rapport à la gestion de la crise du COVID en milieu carcéral (notamment pour cause de la limitation et/ou de la difficile compréhension de mesures mises en place) ont pour certain-e-x-s désiré faire des demandes de libération pour raison de santé. A l'heure actuelle, les autorités ne semblent pas attentives à ces besoins spécifiques et notre avocat note une communication difficile sur les enjeux qui nous préoccupent.

Et demain ?

Ces dernières semaines ont confirmé ce qui constitue un des paradigmes de notre action : lutter contre le VIH passe par prendre en compte la situation globale des personnes. Nos professionnel-le-x-s de la prévention, de l'accompagnement et du soin travaillent de manière transversale pour répondre au mieux aux besoins de notre public, pour résoudre des situations dont les ramifications sont nombreuses. Nous sommes conscient-e-x-s que les pandémies progressent aussi par les vulnérabilités sociales des individus, et il convient donc de continuer à lutter contre la stigmatisation, la marginalisation et les inégalités

Nous avons commencé à penser l'après confinement et la manière dont nous aborderons cette période de transition qui commence. Nous avons recommencé à distribuer du matériel de prévention (préservatifs, gel, ...) et à prendre des consultations médicales non-urgentes. Nous qui avions l'habitude de nous retrouver à vingt autour d'une table pour partager des repas communautaires, nous ignorons quand nous pourrons le faire pour la prochaine fois. Il n'empêche, ce n'est pas parce que nous ne pouvons pas encore nous réunir physiquement entre membres, volontaires et collaborateur-trice-x-s que nous ne continuons pas, jour après jour, à faire communauté.

Propos recueillis par Inès El-Shikh


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