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Fil Rouge

19 mai 2020 

Lay Tshiala, chargé de prévention: "La prévention telle qu'on la fait aujourd'hui n'existera plus dans cinq ans."

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Lay Tshiala est chargé de projets prévention auprès des personnes migrantes principalement. Son histoire avec le Groupe sida Genève commence en 2002, lorsqu'il commence à collaborer avec la structure, en tant que médiateur culturel dans le cadre d'Afrimédia, le programme pilote de La Croix-Rouge et de l'Office fédéral de la santé public, dont le but était de faire la promotion de la santé pour des Africains par des Africains. Depuis 2011, ce projet a été incorporé au Groupe sida Genève. Nous avons eu envie de parler avec lui de son parcours hors du commun et de l'avenir de la prévention contre le VIH.

Qu'est-ce qui fait que tu t'investis dans la prévention contre le VIH/sida depuis toutes ces années ?

Lay Tshiala : Premièrement, transmettre du savoir propre à améliorer la qualité de vie des individus est une de mes passions. Depuis que j'ai passé mon bac jusqu'à aujourd'hui, je n'ai jamais cessé d'être éducateur. Au Congo, j'ai été enseignant dans les villages pygmées et bantous, j'ai aussi été assistant à l'Université Nationale du Congo (ex-Zaïre) à Kinshasa. Arrivé en Suisse, j'ai vite eu des missions en indépendant, puis dans le cadre de la Croix-Rouge, en tant que traducteur et interprète, pendant lesquelles je faisais en fait également de la médiation culturelle : je traduisais et je transmettais du savoir de part et d'autre.

Spécifiquement concernant le VIH, pour moi qui viens de RDC, mon pays est historiquement lié au VIH. Le premier décès au monde lié au sida reconnu officiellement en tant que tel, c'était en 1983 à l'Hôpital Maman Yemo de Kinshasa. A l'époque j'y vivais. Quand on a commencé à parler du virus à cette époque, je me suis dit « c'est sûr, je n'y échapperai pas ». Pour ma part j'ai eu de la chance, mais au cours des années qui ont suivi, j'ai perdu de nombreux parents et amis de cette maladie. Et puis, quand je suis venu en Suisse, quand je me suis impliqué auprès des communautés africaines, ça a toujours été un sujet important ; on me confiait des secrets ou je devais gérer lors de mes missions de traduction et interprétation des annonces de diagnostics. Le VIH est donc une sorte de fil rouge dans mon vécu, c'est ainsi que je suis devenu un militant.

Parle-nous de tes projets au Groupe sida Genève. Qu'est-ce qui fait la spécificité de ton approche en matière de prévention ?

L.T. : Si je dois résumer en quelques mot, je dirais que ma mission au Groupe sida Genève est de transmettre le savoir pour éviter les nouvelles transmissions du virus. La plupart de mon temps, je travaille hors-murs : dans les lieux d'accueil, les foyers, les parcs, les coiffeurs, les églises, les fêtes. C'est un travail de conception : je dois établir une stratégie pour savoir atteindre mon groupe-cible, où le trouver, comment lui parler, savoir identifier les personnes-ressource, comment pérenniser la relation. Par exemple, à mon arrivée ici, il était extrêmement difficile d'aller approcher les personnes africaines pour leur parler de VIH, même en tant qu'intervenant lui-même d'origine africaine. Les personnes ressentaient une forte stigmatisation du fait d'être conscientes d'être considérées comme un groupe-cible. Petit à petit, c'est en se faisant connaître, en tissant des liens, en liant une relation à double sens que nous sommes parvenus à collaborer. Aujourd'hui, quand une fête culturelle d'une communauté africaine s'organise, ce sont les organisateurs eux-mêmes qui pensent à nous et qui nous appellent.

La réciprocité de la relation est un élément crucial. Si vous ne vous faites jamais coiffer dans les salons de la communauté le week-end, ça va être difficile d'y passer la semaine pour déposer du matériel de prévention. Si vous tenez un stand à une fête culturelle, peu de personnes vont venir vous poser des questions si en parallèle vous n'acceptez pas de prendre leurs flyers et échanger les numéros.

Il faut aussi accepter, quand on fait de la prévention pour le VIH, que le VIH n'est pas le seul et unique souci des personnes. Par exemple, une personne migrante et sans papiers a 1001 problèmes à résoudre dans sa vie et au cours de nos conversations, je me trouve souvent à l'informer sur des sujets très divers tels que les prestations d'aide sociale, les violences domestiques ou les droits des personnes migrantes. C'est une approche globale, qui doit tenir compte de l'individu et de ses multiples dimensions.

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Quels obstacles pour les personnes migrantes sans statut légal pour accéder à la prévention, au dépistage, au soin ?

L.T. : Une grande partie des obstacles est en fait subjective. Beaucoup de personnes restent loin des structures de soin à cause de la rumeur, à laquelle elles donnent d'autant plus d'importance quand elles vivent dans un contexte dont elles ne maîtrisent pas les codes ou dans lequel elles sont déjà dans une position fragilisée. La crainte principale pour une personne migrante sans statut légal, c'est de se dire que si elle sollicite une structure sociale, elle pourrait être dénoncée comme personne sans papiers, être arrêtée, être renvoyée. Ce qui n'est objectivement pas vrai, mais les rumeurs ont un effet paralysant. Aussi, le monde des structures est vu comme un monde intellectuel, peu intelligible, menaçant, où on n'est pas sûr de se comporter de manière adéquate et il devient donc plus rassurant de se fier à ce que dit l'ami ou la voisine. Pour certains, fréquenter les lieux institutionnels est un apprentissage qu'ils doivent commencer ici. Au pays d'origine, ils déléguaient cet exercice à des proches qui maîtrisaient bien les codes attendus dans de tels lieux.

Parallèlement, j'ai remarqué également que les structures évitent de trop se faire connaître de ce public. Il y a pas mal de ressources spécifiques qui existent mais qui sont tues, qui ne sont pas rendues facilement accessibles. Parfois, lorsque je visite des structures sociales dans le cadre de mon travail, je leur demande des flyers pour pouvoir les distribuer lors de mes missions de prévention hors-murs. Souvent, on me répond « on vous en donne quelques-uns, mais pas trop, car sinon il y aura un afflux ici. » A chaque fois je tombe des nues.

Si je parle des nouveaux challenges liés à mon travail de prévention, je dirais que la prévention telle qu'on la fait aujourd'hui n'existera plus dans cinq ans. Je le vois déjà : les personnes-ressource sur lesquelles je m'appuie dans la diaspora africaine ont généralement mon âge ou plus. On est une génération qui a eu l'habitude de fonder des associations culturelles, d'organiser des fêtes traditionnelles à l'occasion desquelles ils appellent leurs amis pour tenir des stands. Sauf qu'aujourd'hui, le cœur de cible, c'est-à-dire les plus jeunes parmi les migrants africains, désertent un peu cette façon de faire. En effet : pourquoi iraient-ils à des fêtes où ils risqueraient de croiser les amis de leurs parents ? Et s'ils y vont, auront-il envie de s'arrêter à un stand pour demander des préservatifs ? Il faut donc repenser tous les schémas d'intervention. Je pense notamment qu'il faut encourager et soutenir les médias communautaires et associatifs, chose totalement négligée en Suisse.

Les sujets liés à la sexualité sont-ils difficiles à aborder au sein de ton public ? Est-ce que le poids des tabous pèse sur la manière dont tu fais ton travail ?

L.T. : Il n'y a pas de tabou qui soit insurmontable. Tout est question de comprendre les règles sociales qui entourent la dicibilité ou l'indicibilité d'une chose. Je suis anthropologue de formation et ça m'agace toujours que l'on dise des choses telles que « le sujet de la sexualité est tabou chez les Africains ». Ce qui est déterminant, c'est le lien qui lie les interlocuteurs. Si je prends l'exemple de la culture congolaise dont je suis issu, où les familles ne suivent pas le modèle de la famille nucléaire occidentale et où la cohabitation intergénérationnelle est de coutume, il y a bien moins de tabous entre grands-parents et petits-enfants qu'entre parents et enfants. Autre exemple aussi dans la culture congolaise, il y a des ethnies où on confère un statut particulier aux mères de jumeaux pour lesquelles on acceptera une plus grande liberté de parole que pour les autres femmes, ce qui fait que les jeunes filles et les jeunes gens vont aller facilement vers elles pour parler de sexualité. En bref, ne va pas de soi que le sujet soit abordé par les géniteurs. Un programme de prévention doit tenir compte de tous ces liens spécifiques. La prévention doit s'adapter aux individus et non l'inverse.

En plus de travailler au Groupe sida Genève, tu es très actif au Congo, peux-tu nous en parler ?

L.T : Depuis quelques années, je consacre mes vacances à faire de la prévention auprès des jeunes dans les universités de Kinshasa. Le gouvernement congolais a fait une priorité nationale d'enseigner les bases sur le VIH et les IST à tous les étudiants, sans pour autant qu'il en détermine les grandes lignes et sans que des moyens concrets soient fournis. J'y apporte mon expertise, notamment en ayant formé de nombreux assistants et en montant des initiatives pour le 1er décembre. D'ailleurs, la presse et la télé locales en parlent chaque année. Ces actions sont montées notamment grâce à du soutien du Groupe sida Genève, de AIDES, de Coalition PLUS et de l'association OBSA.

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La demande des jeunes est forte, notamment en matière de dépistage volontaire. Mais je ne suis présent qu'un mois par année. Mes actions sont donc ponctuelles. Clairement il faudrait en faire plus souvent, que des personnes soient formées à tenir des stands d'information et de sensibilisation, pour assurer un effet multiplicateur. Je me rappelle qu'au cours d'une interview avec un journaliste j'ai parlé de la PrEP : j'ai croulé sous les appels les jours qui ont suivi, et je n'ai pas pu répondre à tout le monde. Imaginez qu'une permanence d'info sur le VIH et les IST puisse être montée, à l'année, le progrès que ce serait dans pour la lutte ! Un de mes constats, c'est qu'au Congo, la prévention est souvent négligée et mal financée dans les programmes nationaux et internationaux, car on considère que l'urgence est de pouvoir répondre à l'énorme demande de traitements. C'est compréhensible, mais c'est une vue à court terme. Il faut à tout prix éviter les nouvelles transmissions, et c'est par tous les moyens qu'il faut le faire, y compris la PrEP, qu'il faut arrêter d'y voir un moyen trop onéreux pour les Africains, au lieu de réfléchir à comment la rendre accessible.

Propos recueillis par Inès El-Shikh


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